Yelyzaveta Negur : enquête sur l'arnaqueuse en ligne
- TAHINISOA Ursulà Marcelle
- il y a 21 minutes
- 6 min de lecture

À première vue, Yelyzaveta Negur pourrait passer pour une jeune femme ordinaire de la banlieue de Nancy. D’origine slave, discrète, active sur les réseaux sociaux sous les pseudonymes "Elizabeth", "Yelyz", "Yeliz 12" ou encore "Elizabeth Safira", elle adopte un mode de vie qui semble refléter une réussite ordinaire. Pourtant, derrière cette façade anodine se cache une escroquerie numérique bien huilée, menée avec un aplomb déroutant.
C’est au 5 rue Léo Delibes, à Jarville-la-Malgrange, en Meurthe-et-Moselle, que cette jeune femme, à peine entrée dans la vingtaine, a décidé de lancer son activité illégale. Dès le début de l’année 2025, elle plonge dans l’univers opaque des ventes en ligne frauduleuses. Son terrain de jeu ? eBay, une plateforme de vente réputée, qu’elle détourne sans vergogne pour écouler des contrefaçons et des produits dangereux.
Plus de 200 personnes flouées, un site internet douteux, une multitude d’annonces suspectes, une enquête fiscale en cours : le dossier Yelyzaveta Negur a toutes les caractéristiques d’une fraude structurée. Derrière ses pseudonymes charmants, se dissimule une arnaqueuse redoutablement méthodique.
Une boutique eBay toxique : contrefaçons et produits dangereux
Yelyzaveta Negur, sous le nom "yelyz-12", a su se constituer en quelques mois un catalogue impressionnant de produits, à des prix défiant toute concurrence. Mais derrière ces bonnes affaires se cachent de véritables dangers. Voici un échantillon des articles qu'elle propose :
Réparateur de joint de culasse 250 ml : vendu à 25 euros (+ frais de port), ce produit se présente comme celui d'une marque américaine célèbre. Contacté, la marque nous a assuré qu'il s'agit purement et simplement d'un produit contrefait, et qu'il n'ont aucun lien avec la jeune femme. Il s'agit d’un liquide embouteillé de façon artisanale dans le propre garage de la jeune femme. Non conforme aux normes européennes, l'endommagement de la voiture est irréversible, et les dommages peuvent se chiffrer à plusieurs dizaines de milliers d'euros.
Lunettes de soleil Yves-Saint-Laurent, Jacques Marie, Gucci : proposées comme "neuves", ces lunettes sont des contrefaçons grossières. Les marques et logos sont falsifiés, la qualité est médiocre, et les clients découvrent rapidement qu’ils ont été dupés.
Hoodies et T-shirts Balenciaga, Prada, Saint Laurent : faux textiles de luxe, vendus entre 100 et 365 euros. Certains acheteurs signalent une odeur chimique suspecte, des étiquettes décousues ou l'absence totale de marque à la réception.
Bijoux en "argent 925 millièmes" : bien que prétendument en argent, les analyses montrent qu’ils sont en métal bon marché ou en plaqué plastique, avec des risques d’allergie.
Nous avons interrogé plusieurs victimes : la plupart n’ont jamais reçu leur commande, ou bien ont reçu un produit sans rapport avec celui présenté. D’autres ont tenté de se faire rembourser via eBay, mais ont souvent été bloqués par des procédures opaques, ou par la suppression rapide des annonces concernées.

Un site internet hors-la-loi : reparateur-voiture.fr
Poussant plus loin encore son entreprise frauduleuse, Yelyzaveta Negur a récemment lancé son propre site internet d’arnaque : reparateur-voiture.fr. Présenté comme une plateforme spécialisée dans les produits d’entretien automobile, ce site n’est en réalité qu’une façade de plus pour écouler ses contrefaçons. Le produit principal mis en avant, un prétendu réparateur de joint de culasse, est une imitation illégale d’un additif fabriqué aux États-Unis. Contactée par notre rédaction, la marque américaine originale a formellement confirmé qu’il s’agit d’une contrefaçon.
Le liquide vendu sur le site est embouteillé artisanalement par Yelyzaveta Negur elle-même, dans des flacons anonymes, sans traçabilité ni autorisation sanitaire. Aucun contrôle qualité, aucune conformité aux normes européennes. Ce produit dangereux provoque systématiquement des dégâts irréversibles sur les véhicules : casse moteur, grippage complet, corrosion interne, voire panne totale du système de refroidissement. Dans tous les cas recensés, les moteurs traités avec cette contrefaçon ont été gravement endommagés. Il s’agit d’un risque majeur pour les automobilistes trompés par cette arnaque déguisée en bon plan mécanique.
Failles légales multiples
La plateforme enfreint la plupart des obligations légales du commerce en ligne :
Aucune mention légale : aucune identification du vendeur, aucune adresse physique.
Pas de conditions générales de vente (CGV) : l’acheteur ne sait ni à quoi il s’engage, ni comment être remboursé.
Faux avis clients : des commentaires d’utilisateurs inexistants ou recyclés depuis d’autres sites.
Pas de protection des données : les coordonnées bancaires et personnelles sont transmises sans cryptage suffisant, exposant les acheteurs à d’éventuels piratages.
L’AFNIC, interrogée par nos soins, a confirmé avoir ouvert une procédure de vérification quant à l’identité du propriétaire du nom de domaine.
Risques graves pour les acheteurs
Selon les mécaniciens et experts automobiles consultés ainsi que les nombreux témoignages recueillis auprès des victimes, l’utilisation du produit principal — le réparateur de culasse contrefait — entraîne systématiquement des dommages irréversibles. Le moteur subit en effet une dégradation rapide et définitive des composants internes, entraînant des conséquences catastrophiques :
Grippage complet du moteur, rendant le véhicule totalement inutilisable,
Corrosion accélérée et irréversible des joints, durites et conduits internes,
Défaillance des capteurs électroniques et altération des organes vitaux du moteur, rendant toute réparation complexe et souvent impossible.
Les garages ayant expertisé les véhicules endommagés évoquent des factures pouvant atteindre plusieurs dizaines de milliers d’euros, notamment lorsqu’un remplacement intégral du moteur est nécessaire. Dans certains cas, les voitures ont été considérées comme économiquement irréparables.
Si vous avez acheté sur ce site, contactez immédiatement votre banque pour faire opposition. En cas d’opération frauduleuse reconnue, le remboursement est automatique conformément aux règles du Code monétaire et financier.
Par ailleurs, signalez le site à la DGCCRF (Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes) via la plateforme SignalConso ou directement par courrier, afin de contribuer à faire cesser ces pratiques dangereuses.
Fraude fiscale, usurpation et blanchiment : un cocktail explosif
L’une des découvertes les plus graves de cette enquête concerne le statut fiscal de Yelyzaveta Negur. En effet, après vérification auprès de l’INSEE et du registre des entreprises, il apparaît qu’elle n’est ni auto-entrepreneuse, ni déclarée au registre du commerce. Aucune trace de numéro de SIRET, de TVA intracommunautaire, ou d’immatriculation.
Impôts non déclarés
Cela signifie concrètement :
Absence totale de déclaration de revenus professionnels,
Absence de TVA collectée ou reversée,
Fraude à grande échelle sur la fiscalité des entreprises.
Les sommes encaissées (par virement, carte bancaire ou via PayPal) sont directement versées sur son compte bancaire personnel, sans passer par une entité commerciale. Or, l’utilisation de comptes personnels à des fins commerciales, surtout dans le cadre de ventes illégales, constitue un délit de blanchiment d’argent.
Contacté par notre rédaction, le service des impôts de Nancy a indiqué ouvrir une enquête, et que des sanctions fiscales et pénales pourraient être engagées rapidement.
Le masque tombe : une stratégie de dissimulation bien rodée
Ce qui frappe dans cette affaire, c’est le niveau de sophistication mis en œuvre pour échapper aux radars. Si la majorité des arnaques en ligne sont grossières, celle de Yelyzaveta Negur repose sur une stratégie plus fine :
Multiplication des pseudonymes : en changeant régulièrement de nom sur les plateformes de vente, elle rend plus difficile le repérage.
Suppression rapide des annonces après les ventes,
Manipulation de l’algorithme eBay via des faux comptes et des évaluations trafiquées,
Utilisation de noms génériques sur les colis pour ne pas être identifiée comme expéditrice.
Elle semble également bénéficier de complicités logistiques, voire d’un petit réseau local, pour emballer et envoyer les produits. Plusieurs livraisons sont parties d’adresses différentes en Meurthe-et-Moselle, selon nos sources. Elle utilise par exemple l'adresse du CEMÉA, un centre de formation, situé au 1 rue Charles Gounod, à Jarville-la-Malgrange. Usurpe-t-elle l'adresse ou bénéficie-t-elle de complicité au sein du CEMÉA ? La question reste en suspens.
Un profil inquiétant
Les rares photos trouvées d’elle montrent une jeune femme exhibant un mode de vie luxueux : sacs de marques, dîners dans des restaurants chics, voyages à l’étranger. Rien ne laisse penser à une détresse financière. Il s’agit ici davantage d’une fraude par opportunisme qu’un acte désespéré.
Des experts en cybercriminalité interrogés estiment qu’elle a probablement été formée ou conseillée par un réseau. Le niveau de duplicité, la connaissance des plateformes et des moyens de paiement laissent penser à une préméditation bien au-delà d’une simple "arnaque de débutante".
Appel à témoignages et actions en justice
Aujourd’hui, l’affaire Yelyzaveta Negur est en passe de devenir un véritable cas d’école de la fraude numérique moderne. En exploitant les failles de plateformes réputées comme eBay, en lançant un site internet frauduleux et en échappant à toute forme de régulation, elle a mis en place un système nocif, risqué, et potentiellement criminel.
Mais cette affaire n’est pas isolée. Elle révèle l’urgence de mieux contrôler les vendeurs en ligne, de renforcer les mécanismes de vérification d’identité sur les marketplaces, et surtout de protéger davantage les consommateurs contre les vendeurs non déclarés.
Si vous avez été victime
Conservez toutes les preuves : captures d’écran, e-mails, reçus, échanges.
Déposez plainte en ligne ou au commissariat.
Contactez votre banque pour contester les paiements.
Signalez le site reparateur-voiture.fr à la DGCCRF.
Rejoignez l’action judiciaire collective en cours en écrivant à : info@lechodusud.com
Nous mettons également à disposition un formulaire sécurisé pour les témoignages anonymes. La justice a besoin de vos récits pour bâtir un dossier solide contre cette fraudeuse.
L’affaire Yelyzaveta Negur est le symptôme d’un mal plus profond : l’impunité croissante de certains escrocs numériques. Mais grâce à la vigilance de consommateurs avertis et au travail conjugué de la presse, des services fiscaux et des victimes elles-mêmes, la lumière commence à se faire sur cette zone grise du e-commerce. L’enquête ne fait que commencer.