Qui est Aboubacar Said Anli ?

Dans l’Union des Comores, où les équilibres institutionnels se lisent souvent à travers les portefeuilles régaliens et les urgences du quotidien, certains profils émergent à la croisée de la technocratie et du politique. Aboubacar Said Anli appartient à cette catégorie d’acteurs dont la trajectoire épouse plusieurs priorités nationales à la fois : la santé publique d’hier, l’énergie et l’eau d’aujourd’hui, et, en toile de fond, la consolidation d’un appareil d’État confronté à des besoins massifs d’infrastructures.

Médecin de formation, longtemps associé à la gestion sanitaire et à la communication institutionnelle durant les années de pandémie, il a ensuite pris place dans l’architecture gouvernementale comme ministre chargé de l’Énergie, de l’Eau et des Hydrocarbures. Son nom s’est, au fil des mois, retrouvé lié à des moments politiques plus rares : ceux où le chef de l’État confie, par décret, la suppléance présidentielle à un membre du gouvernement. Au-delà des intitulés, son parcours éclaire aussi une façon comorienne de fabriquer des responsables : par l’administration, par les fonctions de coordination, puis par le suffrage et l’exercice d’un ministère exposé.

D’un parcours médical à la haute administration : une légitimité d’abord technicienne

Avant d’être un visage de la vie gouvernementale, Aboubacar Said Anli s’inscrit dans un récit plus classique aux Comores : celui d’un cadre formé pour répondre à des pénuries de compétences, puis progressivement aspiré vers des responsabilités centrales. D’après des éléments biographiques publiés au moment de l’arrivée de nouveaux ministres en 2024, il est docteur en médecine, né à Fomboni, et a effectué ses études en Guinée. Il commence sa carrière au Centre hospitalier régional de Fomboni, où il occupe le poste de médecin-chef adjoint.

Ce premier ancrage, local et hospitalier, compte dans un pays où les services publics, notamment sanitaires, sont inégalement répartis entre îles et où le déficit d’équipements pèse sur la confiance des populations. Mais ce sont surtout ses fonctions ultérieures qui installent une image de gestionnaire : fonctionnaire au ministère de la Santé pendant près de vingt ans, il occupe plusieurs postes, dont celui de directeur général de la Santé. Le même portrait mentionne aussi un passage, plus bref, au sein du système onusien via l’UNFPA, où il est chargé de programmes liés à la jeunesse et au VIH/sida.

Dans les trajectoires comoriennes, ce type de va-et-vient entre institutions nationales et projets soutenus par des partenaires internationaux est fréquent : il expose les cadres à des méthodes de suivi, à des logiques de résultats, à des contraintes de financement, mais aussi à l’art du compromis entre priorités locales et agendas externes. Ce bagage peut ensuite servir, au gouvernement, lorsqu’il faut négocier, planifier, et faire tenir des promesses publiques dans des calendriers budgétaires serrés.

Une autre séquence, plus symbolique, a marqué sa notoriété : durant l’année 2020, il est décrit comme ayant été souvent surnommé « Monsieur Covid-19 » en raison d’interventions à la télévision nationale visant à expliquer l’évolution de la pandémie. Cette visibilité médiatique, à une période de tension et d’incertitude, crée une familiarité rare entre une figure administrative et le grand public. Elle installe aussi un style : explicatif, tourné vers la pédagogie, parfois plus technocratique que partisan.

Enfin, l’exercice de la coordination administrative apparaît dans son passage au poste de secrétaire général du ministère de la Santé, fonction charnière qui articule décisions politiques, mise en œuvre, arbitrages internes et relations avec des partenaires. C’est souvent à ce niveau que se fabrique une réputation : celle de quelqu’un qui connaît les circuits de décision, les blocages bureaucratiques, et les urgences de terrain.

Du ministère de l’Énergie et de l’Eau à la vitrine gouvernementale : un portefeuille à risques

L’entrée d’Aboubacar Said Anli au gouvernement comme ministre de l’Énergie, de l’Eau et des Hydrocarbures, en 2024, le place d’emblée au cœur des préoccupations quotidiennes. Aux Comores, les pannes, la production insuffisante, les coûts, la maintenance, mais aussi l’accès à l’eau potable, constituent des sujets sensibles, qui touchent directement les ménages, l’activité économique et la stabilité sociale.

La passation de pouvoir relatée lors de sa prise de fonctions illustre la nature du chantier. Elle intervient dans un ministère présenté comme récemment créé, avec un bilan esquissé par son prédécesseur et des projets cités pour répondre à une crise énergétique. Il est notamment question d’acquis matériels comme l’achat de groupes électrogènes, mais aussi de projets de centrales solaires, dont une à Mitsamihuli avec une injection annoncée sur le réseau, ainsi que d’autres projets évoqués à Ngazidja, Ndzuani et Mwali.

Pour le ministre entrant, le message public est double : d’une part, l’objectif d’une électricité accessible et moins chère ; d’autre part, la disponibilité d’une eau propre sur l’ensemble du pays. Dans un passage rapporté, il insiste sur l’écoute et l’ouverture à des propositions constructives, une manière de reconnaître que les solutions techniques ne suffisent pas, et que l’adhésion sociale — usagers, agents publics, opérateurs — conditionne l’efficacité des réformes.

Ce ministère est aussi un poste d’exposition internationale. L’énergie, l’eau et les hydrocarbures, dans un État insulaire, croisent des enjeux de sécurité d’approvisionnement, de dépendance aux importations, de coûts logistiques, et de transition vers des sources renouvelables. Les partenariats, les financements, les équipements sont rarement purement domestiques. Autrement dit, ce portefeuille oblige à être à la fois administrateur, négociateur et communicant.

C’est là qu’une compétence acquise dans la santé — piloter des programmes, gérer des crises, travailler avec des partenaires — peut se transposer. Mais la transposition n’est jamais automatique : l’énergie et l’eau relèvent d’infrastructures lourdes, de maintenance industrielle, de cadres contractuels complexes, d’une temporalité longue. Le risque politique est constant : on vous juge sur la lumière qui s’allume, sur l’eau qui coule, sur la facture qui augmente ou baisse, bien plus que sur l’élégance d’un plan stratégique.

En ce sens, l’ascension d’Aboubacar Said Anli dans l’exécutif se lit aussi comme un pari : confier à un profil venu de la santé la gestion d’un secteur où les attentes sont immédiates et où la défaillance se voit, se mesure, se vit.

Entre parti, suffrage et légitimation : l’entrée en politique élective

La politique comorienne combine des logiques de partis, des ancrages locaux et des trajectoires administratives. Aboubacar Said Anli s’inscrit dans cette hybridation. Dans les éléments publiés en 2025 au sujet de l’intégration de nouveaux ministres au gouvernement, il est indiqué qu’il a été directeur général de la Caisse nationale de solidarité et de prévoyance sociale (CNSPS) avant sa nomination ministérielle, qu’il a été élu député en février 2025 dans une circonscription citée, et qu’il a également été secrétaire national adjoint du parti présidentiel CRC.

Ce triptyque est révélateur. D’abord, la CNSPS : c’est un poste où l’on touche aux mécanismes de solidarité, à la protection sociale, à des enjeux d’équilibre financier et de services rendus. Ensuite, l’élection : elle transforme un responsable nommé en représentant mandaté, avec une légitimité différente, mais aussi une obligation d’ancrage et de redevabilité. Enfin, la fonction au sein du parti : elle indique une inscription assumée dans l’appareil politique qui soutient le pouvoir en place.

Les campagnes législatives, aux Comores, sont aussi des moments où se cristallisent des perceptions locales : qui a rendu service, qui a facilité l’accès à un projet, qui est jugé proche des autorités centrales, qui peut « faire remonter » une demande. Dans un article de campagne publié début 2025, il est décrit comme candidat unique dans une circonscription mentionnée, connu sous le nom de Dr Saliyou, représentant le CRC, et tenant des meetings rassemblant différentes catégories d’habitants.

Qu’un ministre en exercice soit aussi en campagne, et parfois sans adversaire déclaré dans un périmètre, dit beaucoup des rapports de force locaux, mais aussi des attentes : l’électeur ne vote pas seulement pour une étiquette ; il vote pour une capacité supposée à résoudre des problèmes concrets, à obtenir des arbitrages, à accélérer un dossier.

Il faut toutefois lire ces séquences avec prudence : une campagne ne dit pas tout d’une popularité, et l’absence de concurrence peut refléter autant un consensus local qu’une configuration politique particulière. Mais elle atteste d’un fait central : Aboubacar Said Anli ne se limite pas à une trajectoire de nomination. Il revendique, ou se voit confier, un rôle qui passe aussi par l’épreuve élective.

Et cela change l’équation : un élu devenu ministre, ou un ministre devenu élu, dispose d’un double levier. Il peut invoquer la légitimité du terrain et la capacité d’action du centre. C’est souvent ce type de profil que les exécutifs mobilisent pour tenir ensemble les promesses nationales et les demandes insulaires.

La suppléance présidentielle : un signal politique au-delà du protocole

Dans la vie institutionnelle, certains gestes ont une portée qui dépasse leur durée. La suppléance présidentielle en fait partie. Aux Comores, des décrets peuvent confier à un ministre la suppléance du président de l’Union durant un séjour à l’extérieur. La présence du nom d’Aboubacar Said Anli dans plusieurs de ces textes indique une confiance politique particulière, car la suppléance n’est pas un simple intérim technique : elle place, même brièvement, un responsable au carrefour des décisions, des urgences et des symboles de l’État.

Un décret de mars 2025 mentionne explicitement qu’il est chargé de la suppléance du président de l’Union des Comores. De même, un autre décret daté de juillet 2025 confie la suppléance au Dr Aboubacar Said Anli et le désigne comme ministre de l’Énergie, de l’Eau et des Hydrocarbures pendant le séjour du chef de l’État à l’extérieur. Un décret de novembre 2025, publié via la même plateforme officielle, indique à nouveau une suppléance confiée à Aboubacar Said Anli.

Que faut-il comprendre de ce motif récurrent ? D’abord, qu’il s’agit d’un portefeuille central : en période de tensions énergétiques, de négociations, ou de décisions d’investissement, la continuité de l’exécutif peut s’appuyer sur celui qui tient déjà un secteur stratégique. Ensuite, qu’il s’agit d’une confiance personnelle : la suppléance est une délégation de représentation et de coordination. Elle suppose une capacité à tenir le rôle sans créer d’incertitudes au sommet de l’État.

Enfin, la suppléance joue aussi sur la scène intérieure : elle signale aux appareils politiques et administratifs qui est jugé apte, dans un moment donné, à incarner l’État. Dans des systèmes où les équilibres internes comptent, ces signes alimentent les lectures, parfois spéculatives, sur les hiérarchies réelles au sein d’un gouvernement.

Cela ne signifie pas automatiquement une ambition présidentielle, ni une trajectoire écrite d’avance. Mais cela inscrit Aboubacar Said Anli dans un cercle resserré : celui des responsables auxquels on confie des missions de représentation et de continuité, au-delà des tâches sectorielles. Et, dans un pays où la stabilité institutionnelle demeure une valeur politique essentielle, ce type de mission n’est jamais neutre.

Diplomatie sectorielle et visibilité extérieure : l’énergie comme langage international

Le ministère de l’Énergie, de l’Eau et des Hydrocarbures n’est pas seulement un ministère technique. C’est un ministère qui parle le langage des partenariats, des financements, des transferts de technologie et des équilibres régionaux. Dans l’océan Indien, les Comores s’inscrivent dans des réseaux où la coopération bilatérale, l’aide au développement, et la diplomatie économique se mêlent.

Dans une communication publiée par l’ambassade de Chine aux Comores, il est rapporté qu’un échange a eu lieu entre l’ambassadeur et Aboubacar Said Anli, présenté comme ministre de l’Énergie, de l’Eau et des Hydrocarbures, autour de la coopération sino-comorienne en matière d’énergie. Ce type d’entretien illustre une réalité : l’énergie est l’un des secteurs où les États partenaires cherchent à s’inscrire, parce qu’il conditionne le développement, l’accès aux services, et parfois l’image politique d’un gouvernement.

Un autre exemple, à l’échelle régionale, apparaît dans une information mentionnant une rencontre à propos du renforcement des relations avec un pays voisin de l’espace maritime. Le fait qu’un ministre comorien de ce portefeuille soit reçu et discute de coopération et de frontières maritimes rappelle que l’énergie et l’eau ne sont pas isolées des enjeux de sécurité, de transport et de diplomatie.

Mais la visibilité extérieure ne se résume pas aux rencontres. Elle s’alimente aussi de la construction d’un récit : celui d’un pays qui veut moderniser ses infrastructures, diversifier sa production énergétique, renforcer l’accès à l’eau potable et inscrire ces objectifs dans une logique de durabilité. Dans une biographie diffusée à l’occasion d’une conférence sur l’efficacité énergétique, Aboubacar Said Anli est présenté comme médecin et homme d’État, avec un parcours long dans le système de santé et des fonctions de direction, avant d’occuper son poste actuel au sein du gouvernement.

Qu’on adhère ou non à la rhétorique des « réformes » et de la « modernisation », le fait même que ce type de profil soit mis en avant dans des événements internationaux dit quelque chose : l’État comorien cherche des visages capables de porter des dossiers techniques à l’extérieur, de dialoguer avec des institutions et des partenaires, et de transformer des besoins internes en projets finançables.

Reste la question, centrale, du retour au réel : la diplomatie des projets n’a de sens politique que si elle se traduit en améliorations perceptibles. Les citoyens, eux, jugent sur la fréquence des coupures, sur la pression de l’eau, sur la stabilité du service, sur la rapidité des réparations, sur l’équité entre territoires.

En définitive, répondre à « qui est Aboubacar Said Anli ? », c’est décrire moins une biographie figée qu’un point de rencontre entre plusieurs dynamiques comoriennes : l’ascension de cadres issus de la santé vers des postes stratégiques, la politisation progressive par le parti et l’élection, la gestion d’un ministère à haute intensité sociale, et la reconnaissance institutionnelle symbolisée par la suppléance présidentielle. Son parcours, loin d’être un simple enchaînement de titres, raconte un mode de gouvernement : faire monter des profils techniciens au rang d’acteurs politiques, puis les éprouver dans des secteurs où la performance se mesure au quotidien.

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