Dans le paysage politique comorien, certains noms s’imposent par la longévité, d’autres par la vitesse à laquelle ils gravissent les échelons. Daniel Ali Bandar appartient plutôt à la seconde catégorie. En quelques années, cet homme présenté comme docteur, passé par des fonctions de coordination au sommet de l’État, s’est retrouvé propulsé au premier plan d’un ministère stratégique, celui de l’Agriculture, de la Pêche et de l’Artisanat. Dans un archipel où la question alimentaire, l’emploi des jeunes, la pêche et la valorisation des filières agricoles pèsent lourd dans la vie quotidienne, ce portefeuille est un poste d’exposition autant qu’un poste à risques.
De Moroni aux localités du Bambao, sur l’île de Ngazidja, Daniel Ali Bandar s’est imposé comme l’un des relais du parti au pouvoir, la Convention pour le renouveau des Comores (CRC), et comme un défenseur du Plan Comores émergents, feuille de route politique et économique mise en avant par le chef de l’État. À travers ses prises de parole, ses déplacements et ses annonces, se dessine une ligne : faire de l’agriculture et de la pêche des leviers de souveraineté et de croissance, tout en occupant le terrain électoral dans une circonscription où la bataille politique se joue autant sur les promesses nationales que sur les attentes locales.
Qui est-il, concrètement, et que révèle son parcours de l’évolution du pouvoir comorien ? Portrait d’un acteur désormais incontournable de l’exécutif, entre ambition réformatrice, ancrage partisan et défis structurels.
D’un profil technocratique à l’avant-scène gouvernementale
Les Comores ont vu émerger, au fil des remaniements, une génération de cadres dont la légitimité s’appuie moins sur les trajectoires militantes de longue durée que sur des profils techniques, administratifs ou diplômés. Daniel Ali Bandar est souvent présenté sous le titre de “Dr”, un marqueur de statut qui, dans la communication politique comorienne, suggère une expertise et une capacité de gestion. S’il n’existe pas, dans les documents publics les plus accessibles, de biographie officielle détaillée le décrivant de manière exhaustive, plusieurs éléments récurrents permettent de cerner son positionnement : il a occupé une fonction de Secrétaire général du gouvernement avant d’entrer au gouvernement comme ministre, et il est associé à la dynamique du Plan Comores émergents.
Le passage par le Secrétariat général du gouvernement n’est pas anodin. Dans de nombreux systèmes institutionnels, cette fonction joue un rôle charnière : coordination interministérielle, suivi de l’action gouvernementale, préparation de dossiers, articulation entre la présidence, la primature lorsqu’elle existe, et les ministères. Être Secrétaire général du gouvernement signifie, de fait, être au cœur de la mécanique d’État, là où se fabrique la continuité administrative et où se négocient des arbitrages parfois sensibles. Le fait que Daniel Ali Bandar soit présenté comme “ex secrétaire général du gouvernement” au moment de sa nomination ministérielle indique un parcours déjà installé dans les rouages du pouvoir avant son entrée au premier rang.
Cette transition du “pilotage” administratif vers l’exercice direct de l’autorité ministérielle s’inscrit dans un contexte politique où les remaniements visent, selon les périodes, à resserrer l’équipe, à rajeunir l’exécutif, ou à repositionner des personnalités jugées capables de porter des chantiers prioritaires. Daniel Ali Bandar est nommé ministre de l’Agriculture, de la Pêche et de l’Artisanat dans le gouvernement annoncé en 2024, un moment qui marque son entrée officielle dans l’arène ministérielle et l’expose à la fois aux attentes de résultats et à la critique politique.
Cette nomination intervient dans un secteur particulièrement sensible. Aux Comores, les questions agricoles et halieutiques sont liées à la sécurité alimentaire, aux revenus ruraux, à la vie des marchés, à la gestion du foncier, et à l’environnement. Dans un archipel soumis à des contraintes géographiques fortes, où la dépendance aux importations a longtemps structuré la consommation, promettre “l’autosuffisance” revient à toucher à la fois un imaginaire politique puissant et une réalité économique difficile à transformer rapidement. C’est pourtant l’un des axes qui apparaissent dès les premières déclarations de Daniel Ali Bandar après sa prise de fonction.
CRC, Bambao Yadju et terrain électoral : l’ancrage politique d’un ministre-candidat
Au-delà de son poste ministériel, Daniel Ali Bandar s’est installé dans une logique de conquête ou de consolidation électorale, en se présentant comme candidat de la CRC dans la circonscription de Bambao Yadju (souvent orthographié Bambao ya djuu selon les usages). Ce territoire, sur Ngazidja, revient fréquemment dans les articles qui suivent ses meetings, l’ouverture de son quartier général de campagne et ses appels à la mobilisation. Cette double casquette, ministre et candidat, est un classique de nombreuses démocraties : elle permet de capitaliser sur la visibilité gouvernementale, tout en s’exposant à l’accusation de confusion des rôles.
Fin décembre 2024, la scène se met en place : ouverture d’un quartier général de campagne à Vuvuni, réunions publiques, discours de rassemblement, mise en avant des jeunes et des femmes, et surtout articulation entre le “local” et le “national”. Daniel Ali Bandar promet de défendre le développement socio-économique et se place explicitement dans la cohérence du Plan Comores émergents. Dans ce récit de campagne, l’élu recherché n’est pas seulement un porte-voix territorial : il doit être, selon le candidat, un relais du projet politique porté par le sommet de l’État.
Le 25 décembre 2024, à Vouvouni Bambao, il tient un meeting où il affirme que le Bambao est favorable au Plan Comores émergents, présentant ce cap comme son “véritable combat” à l’Assemblée nationale. La formule est politiquement habile : elle transforme l’élection législative en référendum local sur un projet national, tout en suggérant que la région, en soutenant le candidat, s’assure d’être bénéficiaire des retombées de la stratégie de développement.
Son discours de campagne insiste aussi sur la cohésion sociale, l’unité et la place des femmes dans la dynamique politique, thèmes fréquemment mobilisés dans des contextes où la fragmentation locale et les rivalités de clans ou de villages peuvent jouer un rôle. À Mdé, des femmes affichent leur soutien à sa candidature en appelant à voter pour lui lors du scrutin de janvier. À Nvuni Bambao, il est décrit comme plaidant pour la cohésion sociale. Ces scènes de campagne racontent un candidat qui cherche à rassembler et à “incarner” un développement pacifié, aligné sur la stabilité politique promue par le pouvoir.
Cette présence sur le terrain s’inscrit dans une séquence électorale précise : les législatives de janvier 2025, avec des appels à se rendre massivement aux urnes et à soutenir les candidats de la CRC. Lors d’un meeting à Mvouni début janvier, Daniel Ali Bandar met en avant l’importance du vote, décrit comme décisif pour choisir des élus capables d’adopter des lois “favorables au peuple” et de défendre les intérêts de la nation. Le vocabulaire est classique, mais il traduit une stratégie : faire de l’Assemblée un prolongement du projet présidentiel et consolider une majorité.
Au ministère de l’Agriculture, de la Pêche et de l’Artisanat : promesses de souveraineté et chantiers législatifs
Être ministre de l’Agriculture, de la Pêche et de l’Artisanat aux Comores, c’est gérer à la fois l’urgence et le temps long. L’urgence, ce sont les prix, l’approvisionnement, les saisons agricoles, les difficultés d’accès à l’eau, les crises de production, les tensions sur les intrants. Le temps long, c’est la structuration des filières, la formation, la modernisation, la recherche agronomique, la protection des ressources marines, et l’organisation des marchés.
Dès sa prise de fonction et lors de la passation de service, Daniel Ali Bandar insiste sur la lettre de mission confiée par le chef de l’État, avec un objectif affiché : faire des Comores un pays émergent d’ici 2030, et placer l’autosuffisance alimentaire au premier rang des priorités, incluant agriculture, pêche et élevage. Le message est clair : son ministère n’est pas seulement un ministère “sectoriel”, il est présenté comme un pilier de la stratégie nationale.
Dans cette logique, il met en avant la production locale et la réduction de certaines importations. En avril, lors d’un Conseil des ministres à Beit-Salam, il annonce un objectif : mettre fin à l’importation d’œufs et de provendes, ambition présentée comme un marqueur d’autosuffisance et de relance de la production nationale. Une telle annonce, politiquement forte, suppose derrière elle une chaîne complète : élevage, alimentation animale, logistique, contrôle sanitaire, et organisation commerciale. Elle indique en tout cas le registre dans lequel le ministre choisit de se placer : celui des objectifs mesurables et mobilisateurs.
Son action se décline aussi sur le terrain des réformes. En octobre 2025, il présente devant l’Assemblée de l’Union deux projets de loi majeurs : un Code de l’Élevage et un Code de l’Artisanat. Le choix de ces deux textes est révélateur : l’élevage touche directement la diversification alimentaire et les revenus ruraux, tandis que l’artisanat renvoie à l’emploi, à l’identité économique locale et à la valorisation de savoir-faire, parfois aussi au tourisme. En plaçant ces “codes” à l’agenda, Daniel Ali Bandar cherche à inscrire des secteurs parfois considérés comme fragmentés dans un cadre normatif, donc durable.
Ses déplacements ministériels témoignent d’une volonté affichée d’aller au contact des producteurs. À Domoni, sur Ndzouani, il est reçu par une coopérative agricole spécialisée dans le maraîchage, où la question du manque d’eau est signalée comme un problème majeur. Ce type de visite renvoie à une réalité très concrète : sans accès à l’eau, sans infrastructures, sans solutions d’irrigation ou de stockage, les promesses de montée en production se heurtent vite à des limites matérielles.
Le ministère qu’il dirige couvre également la pêche, secteur crucial dans un archipel. Or la pêche se trouve aujourd’hui à l’intersection de plusieurs tensions : protection des écosystèmes, lutte contre la pêche illégale, accès à des financements, adaptation au changement climatique, et modernisation des pratiques. Daniel Ali Bandar est interrogé sur ces enjeux lors d’un déplacement à l’international, preuve que son portefeuille est aussi scruté hors des frontières.
Une projection internationale : océans, partenariats et diplomatie des filières
Le parcours de Daniel Ali Bandar ne se lit pas seulement à l’échelle comorienne. Sa fonction l’amène à porter la voix des Comores dans des espaces internationaux où se jouent des financements, des partenariats techniques, et une reconnaissance des produits.
Il participe ainsi à la 3e Conférence des Nations unies sur les océans à Nice, où il met en avant, dans ses échanges, des sujets stratégiques pour l’archipel : protection des écosystèmes marins, lutte contre la pêche illégale, accès aux financements bleus et adaptation au changement climatique. La présence à ce type de forum international répond à un double objectif : défendre les intérêts du pays dans des négociations globales, et attirer des soutiens pour transformer des engagements en projets concrets.
En mai 2025, une autre séquence symbolique se déroule en France : une délégation comorienne conduite par Daniel Ali Bandar est accueillie à l’INP-AgroToulouse, établissement d’enseignement supérieur agronomique. Ce type de visite s’inscrit dans une logique de coopération : échanges de compétences, identification de solutions techniques, partenariats de formation, et, parfois, mise en relation avec des réseaux d’expertise susceptibles d’appuyer des politiques publiques agricoles. Là encore, le geste est politique autant que technique : montrer que la modernisation agricole est pensée comme un chantier structuré, soutenu par des échanges internationaux.
La diplomatie des filières apparaît également dans la manière dont le ministère communique sur des produits à forte valeur ajoutée. La vanille, filière emblématique, fait l’objet d’assises nationales lancées en octobre 2025. Dans ce cadre, il est question de stratégie nationale, de mobilisation d’acteurs (producteurs, importateurs, préparateurs), et de perspectives comme l’obtention d’une indication géographique, ainsi que la participation à des salons internationaux, dont un rendez-vous évoqué en Chine en 2026. Cette orientation suggère une volonté de faire monter en gamme certaines productions comoriennes et de sécuriser leur reconnaissance sur les marchés.
Les partenariats techniques et financiers, eux, constituent un autre volet de cette projection. Dans des prises de parole relayées par des canaux institutionnels, Daniel Ali Bandar salue l’engagement de partenaires et évoque la transformation des potentialités en projets créateurs d’emplois et de prospérité. Il est aussi question de dispositifs d’appui aux entreprises locales et d’accompagnement de la structuration des filières. Si la communication institutionnelle tend naturellement à présenter ces dynamiques sous un jour favorable, elle indique au moins la direction revendiquée : attirer des ressources, organiser les chaînes de valeur et relier production, transformation et commercialisation.
Cette dimension internationale nourrit aussi son récit politique interne. Un ministre qui voyage, qui parle de financements, de normes, d’indication géographique, de salons, se présente comme un acteur capable de relier le local au global. Dans une campagne législative, ce capital symbolique peut peser : l’électeur n’élit pas seulement un représentant, il “investit” dans une capacité à obtenir des projets, à faire venir des appuis, à ouvrir des débouchés.
Les défis d’un ministre exposé : attentes, faisabilité et lecture politique
Reste une question centrale : que peut réellement changer un ministre, même volontariste, face aux contraintes structurelles ? Les promesses d’autosuffisance, la réduction des importations, la modernisation de l’élevage, la structuration de l’artisanat, la lutte contre la pêche illégale, tout cela demande du temps, des budgets, de la coordination et une stabilité institutionnelle.
L’objectif annoncé de mettre fin à l’importation d’œufs et de provendes frappe les esprits parce qu’il touche au quotidien : l’alimentation. Mais il révèle aussi l’ampleur de la marche. Pour remplacer durablement des importations, il faut sécuriser la production locale, l’organisation des filières, l’accès aux intrants, la santé animale, les infrastructures de stockage et la distribution. Dans un archipel, le coût logistique est un facteur majeur : l’insularité complexifie les chaînes d’approvisionnement internes autant qu’elle renchérit les importations. Une stratégie d’autosuffisance doit donc arbitrer entre volontarisme politique et contraintes économiques.
Le chantier législatif, avec la présentation d’un Code de l’Élevage et d’un Code de l’Artisanat, montre une approche plus institutionnelle : créer un cadre, clarifier des règles, structurer. Mais une loi, sans mise en œuvre, reste un texte. La question, pour Daniel Ali Bandar, est donc celle de la traduction : comment ces réformes se convertissent-elles en actions, en services, en financement, en accompagnement réel des artisans et des éleveurs ? Là se joue souvent la crédibilité politique d’un ministère.
L’autre défi est la politisation inévitable de son action. Daniel Ali Bandar est lié à la CRC, il en est l’un des visages sur le terrain électoral, et il s’affiche comme un défenseur du Plan Comores émergents. Dans un contexte où l’opposition critique fréquemment la concentration du pouvoir et la discipline de la majorité, un ministre-candidat peut être perçu comme l’incarnation d’un système, plus que comme un simple gestionnaire. Ses meetings, ses appels à voter CRC, et son discours sur la nécessité de soutenir le projet “émergence” donnent une lecture partisane assumée : l’action publique et la bataille électorale se répondent.
Sur le terrain, il mise sur des thématiques consensuelles : unité, cohésion sociale, jeunesse, participation des femmes. Ce sont des marqueurs de stabilité, et donc, pour le pouvoir, des arguments de continuité. Ils correspondent aussi à une réalité : la demande d’emplois, la pression démographique, la nécessité de canaliser les aspirations des jeunes vers des projets économiques, y compris dans l’agriculture, la pêche et l’artisanat.
Enfin, sa trajectoire illustre une tendance de fond : le gouvernement comorien fait émerger des profils de coordination, capables de porter des dossiers transversaux, et de les traduire en narratifs politiques. Daniel Ali Bandar, ancien Secrétaire général du gouvernement devenu ministre, puis candidat sur un territoire identifié, incarne ce mouvement. Il reste à savoir si ce parcours se stabilisera dans la durée, s’il débouchera sur des résultats perçus par la population, et s’il fera de lui un poids lourd durable ou un simple acteur d’une séquence.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que son nom est désormais associé à un triptyque politique clair : CRC, Plan Comores émergents et souveraineté productive. Et dans un pays où l’agriculture et la mer sont à la fois des ressources et des vulnérabilités, ce triptyque place Daniel Ali Bandar au cœur des attentes, donc au centre des jugements.



