Il n’a pas le verbe tonitruant de certains tribuns, ni le goût des coups d’éclat permanents. Pourtant, depuis avril 2021, Bouaké Fofana figure parmi les visages importants de l’exécutif ivoirien : d’abord propulsé au portefeuille de l’Assainissement et de la Salubrité, il voit ensuite ses attributions s’élargir à l’hydraulique, dans un pays où l’accès à l’eau potable, la gestion des eaux pluviales et la propreté urbaine pèsent directement sur la santé publique, le quotidien des ménages et la crédibilité de l’action publique.
Sa trajectoire intrigue parce qu’elle se lit comme un passage progressif de la technique vers le politique. Expert-comptable de formation, passé par des fonctions de direction financière et par des postes à responsabilités dans des structures publiques stratégiques, il incarne un profil de “gestionnaire” que les gouvernements mobilisent volontiers lorsque les sujets deviennent très concrets : routes, drainage, eau, déchets, organisation de services, efficacité des administrations. En parallèle, Bouaké Fofana est aussi un acteur politique local de premier plan, solidement installé dans le Worodougou, région du nord-ouest dont il préside le conseil régional depuis 2013, avec des réélections en 2018 puis en 2023.
Mais qui est-il, au-delà des intitulés ministériels ? Que dit son parcours des évolutions du pouvoir ivoirien et des arbitrages entre technocratie et politique ? Et que peut-on réellement attribuer, à ce stade, à son action et à sa méthode, sans tomber dans la communication ou l’approximation ?
Un itinéraire de formation et de carrière construit dans la finance et la gestion
Bouaké Fofana naît en 1957. Il est présenté comme originaire de Séguéla, dans le nord de la Côte d’Ivoire, même si sa ville de naissance est parfois indiquée comme Gagnoa selon certaines notices biographiques. Cette nuance, fréquente dans les parcours publics (lieu de naissance d’un côté, ancrage familial et politique de l’autre), n’empêche pas de comprendre l’essentiel : son identité politique s’inscrit durablement dans le nord du pays, en particulier autour de Séguéla, un territoire qui pèse dans les équilibres électoraux et les réseaux locaux.
Son cursus revendique une double dimension, ivoirienne et internationale. Il est diplômé de l’École supérieure de commerce d’Abidjan (ESCA) en 1982, puis de l’INTEC du Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) à Paris en 1983. Il obtient ensuite le diplôme français d’expertise comptable en 1993. Enfin, un MBA à la Kellogg Business School (Northwestern University, États-Unis) en 1997 vient compléter le profil : une formation réputée, souvent mise en avant pour signifier une familiarité avec les standards internationaux de management, de gestion des opérations et de pilotage d’organisations complexes.
Le fil conducteur de ses premières années professionnelles est celui de l’audit, du contrôle et de la finance. La biographie institutionnelle le fait débuter dans l’audit interne chez Bouygues en France (1981), puis chez un groupe industriel danois (Sadolin & Holmblad) au Danemark (1982). Il rejoint ensuite Arthur Andersen, puis Coopers & Lybrand (aujourd’hui PwC) dans les années 1980. Ce passage par de grands cabinets d’audit est un marqueur classique : il forge des habitudes de rigueur comptable, de lecture des risques, de gouvernance, et de production de reporting, autant de compétences utiles pour des fonctions de direction.
À la fin des années 1980 et au début des années 1990, il revient à l’entreprise, en Côte d’Ivoire, comme directeur financier et comptable au sein du groupe Barry Callebaut, acteur majeur du cacao. Cette étape compte dans un pays où la filière cacaoyère est structurante, à la fois économiquement et socialement. Après 1993, sa trajectoire devient davantage internationale : il rejoint Ecolab à Nairobi, puis au siège mondial de l’entreprise aux États-Unis jusqu’à la fin des années 1990. La biographie officielle le mentionne ensuite directeur général de Comafrique Entreprises, dans le giron du groupe ivoirien SIFCOM.
Le pivot majeur vers la sphère publique intervient au début des années 2000. Bouaké Fofana devient directeur général de l’AGEROUTE (Agence de gestion des routes), créée dans le cadre d’une réforme du secteur routier soutenue par la Banque mondiale, et il occupe ce poste pendant quinze ans, jusqu’en juillet 2017. Dans un pays en reconstruction et en modernisation d’infrastructures, l’AGEROUTE est un poste clé : il ne s’agit pas seulement de routes, mais d’arbitrages budgétaires, de priorités territoriales, de passation de marchés, de suivi d’exécution et de coordination avec des bailleurs.
En 2017, il est nommé directeur général de la SICOGI, entreprise publique du secteur immobilier, où il reste jusqu’à son entrée au gouvernement en 2021 selon plusieurs sources biographiques. Ainsi se dessine une ligne claire : audit et finance, puis direction d’organisations publiques structurantes, avant l’exécutif. Une évolution qui nourrit une lecture possible de son profil : celui d’un homme de méthode, plus à l’aise avec les mécanismes de mise en œuvre qu’avec les discours de campagne.
Une implantation politique durable : du RDR au RHDP, et la construction d’un fief régional
Si son parcours technique est mis en avant, Bouaké Fofana n’est pas un “apolitique” parachuté. Les biographies disponibles indiquent son adhésion au Rassemblement des républicains (RDR) dès sa création, le 27 septembre 1994. Cette ancienneté a une valeur particulière : elle l’inscrit parmi les cadres ayant accompagné l’ascension d’Alassane Ouattara et les recompositions partisanes de la Côte d’Ivoire des années 1990 et 2000.
En mai 2005, il rejoint le RHDP, coalition devenue ensuite parti unifié, qui constitue la principale force politique au pouvoir dans la période récente. Les sources le décrivent également comme un proche collaborateur d’Alassane Ouattara, un point important pour comprendre sa trajectoire : dans un système où la confiance politique pèse autant que la compétence, ce type de proximité peut ouvrir des portes mais expose aussi à être jugé à l’aune des résultats de l’équipe gouvernementale.
Son ancrage local se cristallise autour du Worodougou, région dont Séguéla est le chef-lieu. En 2013, Bouaké Fofana est élu président du conseil régional du Worodougou. Il est ensuite réélu en 2018, puis à nouveau en 2023. Ce détail est loin d’être anecdotique : la longévité à la tête d’un conseil régional, dans un environnement politique compétitif, signale généralement une capacité à structurer des réseaux locaux, à maintenir des alliances, à incarner un “projet” territorial, et à gérer la relation avec l’administration déconcentrée.
Cet ancrage local éclaire aussi une dimension politique souvent sous-estimée : les ministres ne sont pas seulement des gestionnaires de portefeuilles ; ils sont des élus ou des leaders territoriaux, porteurs d’attentes très concrètes. Pour un président de conseil régional, les infrastructures, l’accès à l’eau, l’assainissement, l’état des routes, la santé publique et l’emploi local sont des thèmes de contact direct avec la population. D’une certaine manière, le portefeuille ministériel de Bouaké Fofana, centré sur l’eau, l’assainissement et la salubrité, recoupe des attentes quotidiennes que tout élu local entend sur le terrain.
Reste une question : comment un responsable régional passe-t-il de la gestion territoriale à un ministère national ? Souvent, ce passage résulte d’une convergence entre trois éléments : une compétence technique reconnue, une loyauté politique, et une capacité à livrer des résultats visibles. Dans le cas de Bouaké Fofana, les sources biographiques institutionnelles insistent sur la compétence en gestion et sur l’expérience de direction de grandes structures publiques ; les sources gouvernementales situent ensuite son entrée au gouvernement dans la dynamique du remaniement d’avril 2021.
Avril 2021 : l’entrée au gouvernement, avec un ministère au cœur des urgences urbaines
Le 6 avril 2021, Bouaké Fofana est nommé ministre de l’Assainissement et de la Salubrité. Trois jours plus tard, le 9 avril, il prend officiellement fonction lors d’une passation de charges à Abidjan-Plateau, en présence de représentants de l’administration gouvernementale, succédant à Anne Désirée Ouloto. La scène, classique en apparence, est politiquement significative : l’assainissement et la salubrité sont des sujets à forte visibilité, où les attentes sont immédiates et où les critiques peuvent être rapides en cas d’inondations, d’insalubrité persistante ou de dysfonctionnements de la collecte et du traitement des déchets.
Dans les propos rapportés lors de cette prise de fonction, Bouaké Fofana met en avant l’engagement de “mériter la confiance” du chef de l’État et d’être “à la hauteur des attentes” des populations. Il salue aussi le travail de sa prédécesseure, notamment en lien avec la préparation aux saisons des pluies. Ce point est central : en Côte d’Ivoire, comme dans de nombreuses métropoles ouest-africaines, la question des pluies, des caniveaux, du curage, des ouvrages de drainage et de l’occupation anarchique des espaces de ruissellement devient, chaque année, une épreuve de vérité pour l’action publique.
Le ministère dont il hérite se situe à l’intersection de plusieurs enjeux : santé (prévention de maladies liées à l’eau et aux déchets), sécurité (inondations, glissements, effondrements de voiries), économie (coût des dégâts, désorganisation des activités), et image (propreté des espaces publics, attractivité d’Abidjan, perception internationale). Sa mission ne se résume donc pas à une question d’esthétique urbaine : c’est un portefeuille qui touche au fonctionnement même des villes et à la capacité de l’État à protéger les habitants.
Il est aussi un ministère où l’action est, par nature, collective. L’assainissement dépend des municipalités, de structures spécialisées, des entreprises prestataires, de la coordination avec les ministères des Infrastructures, de la Construction, de l’Environnement, de l’Intérieur, et parfois avec des bailleurs internationaux. La salubrité implique des arbitrages de budget, des campagnes de sensibilisation, des dispositifs de contrôle, et une régulation du secteur. Dans ce contexte, le profil de Bouaké Fofana, marqué par la direction d’organisations publiques et par un langage de gestion, semble cohérent avec l’objectif de coordination et de pilotage.
Avril 2022 : un portefeuille élargi à l’hydraulique, et la logique “eau + assainissement”
Le 20 avril 2022, Bouaké Fofana est reconduit au gouvernement, cette fois comme ministre de l’Hydraulique, de l’Assainissement et de la Salubrité. Dans la foulée, des cérémonies de passation de charges se tiennent, notamment pour le département de l’hydraulique, précédemment piloté par Laurent Tchagba. Cette évolution n’est pas purement administrative : elle répond à une logique de chaîne complète de la politique de l’eau.
Lier hydraulique et assainissement, c’est reconnaître que l’eau potable, la gestion des eaux usées et le drainage urbain ne peuvent pas être pensés séparément. L’accès à l’eau se joue sur la production, le traitement, le transport et la distribution, mais aussi sur la protection des ressources, la lutte contre les contaminations, la gestion des rejets, et l’entretien des réseaux. De même, l’assainissement dépend de l’eau, et la salubrité dépend de l’assainissement. Regrouper ces compétences sous un même ministre peut donc apparaître comme une tentative de cohérence et de simplification de l’action publique.
Lors de la passation relative au portefeuille de l’hydraulique, des propos rapportés insistent sur la “continuité de l’action” et sur une ambition de donner “une vie dans la dignité”, en assurant de l’eau aux populations dans de bonnes conditions. Ce registre, plus social que technique, illustre un aspect important : la politique de l’eau est une politique d’égalité. Les réseaux d’eau potable, les bornes-fontaines, les investissements de renforcement ou d’extension, les dispositifs de maintenance, tout cela détermine concrètement si certains quartiers ou villages vivent avec une contrainte permanente, ou avec un service régulier.
Le ministère devient ainsi l’un des nœuds de la politique de développement : eau pour les ménages, assainissement pour les villes, salubrité pour la santé publique et l’image urbaine. Pour un ministre, cela signifie aussi une exposition accrue : il suffit d’un épisode d’inondations ou d’une crise de gestion des déchets pour que le ministère soit directement interpellé.
Un style et une action : le ministre “terrain” face à des attentes immédiates
Que peut-on dire, de façon factuelle, de l’action de Bouaké Fofana à ce stade, sans surpromettre ni inventer ? Les sources disponibles mettent surtout en avant sa présence sur le terrain, la logique de continuité administrative et la participation à des projets urbains structurants, notamment à Abidjan.
Des articles rapportent par exemple des démarches liées à l’assainissement de certaines communes, avec l’implication de partenaires et la recherche de solutions durables à des infrastructures d’orage. Il est aussi fait mention de projets d’aménagement urbain visant à transformer le cadre de vie, avec des composantes multiples : drainage, organisation de l’espace, équipements, amélioration de la résilience urbaine. Dans ce type de dossiers, la difficulté est souvent moins l’annonce que la mise en œuvre : planification, libération d’emprises, coordination entre acteurs, calendrier, financement, qualité d’exécution, maintenance.
Sur la salubrité, les communications publiques autour du ministère insistent sur l’objectif de construire une ville “plus propre” et “plus saine”, et sur la lutte contre l’insalubrité comme politique continue, plutôt que comme opération ponctuelle. C’est un point important : dans de nombreux pays, la propreté urbaine souffre de politiques “événementielles” (grandes opérations avant des sommets, puis relâchement). La soutenabilité dépend pourtant de la régularité de la collecte, de la discipline des dépôts, des sanctions, de l’éducation citoyenne et de la stabilité des contrats.
Dans le Worodougou, son rôle de président du conseil régional renforce la perception d’un acteur “bâtisseur” de territoire, avec des bilans de mandature mis en avant par des supports institutionnels régionaux. Là encore, l’enjeu journalistique est de distinguer l’auto-présentation et les faits vérifiables. Ce qui est certain, en revanche, c’est la continuité de son leadership régional depuis 2013, confirmée par ses réélections. À l’échelle ivoirienne, cette stabilité régionale compte : elle permet de peser politiquement, d’entretenir un lien direct avec les populations et d’être identifié comme un interlocuteur de long terme pour les projets d’infrastructures.
Le portrait qui se dessine, à partir des sources institutionnelles et gouvernementales, est celui d’un ministre qui met en avant l’efficacité administrative et la gestion. Son expérience à l’AGEROUTE, structure habituée aux chantiers, aux calendriers, aux arbitrages et aux partenariats, peut influencer sa manière de piloter : suivre des indicateurs, prioriser des actions visibles, rechercher des solutions techniques, et s’appuyer sur des équipes d’ingénierie.
Mais ce style “gestionnaire” a aussi ses risques : lorsque les citoyens attendent des réponses immédiates à des problèmes persistants, ils jugent les résultats, pas les processus. Or l’eau et l’assainissement sont des politiques où les effets peuvent être longs : un réseau se construit en années, un système de drainage se planifie sur plusieurs saisons, la transformation des comportements liés aux déchets prend du temps. L’équilibre entre impatience sociale et temporalité de l’investissement est l’un des défis majeurs de son portefeuille.
Enfin, Bouaké Fofana est aussi pris dans une équation politique : être perçu comme “proche du pouvoir” peut sécuriser des marges de manœuvre, mais expose à être tenu comptable des difficultés structurelles d’Abidjan et des villes ivoiriennes, notamment en période de fortes pluies ou de tensions sur la gestion des déchets. Sa crédibilité se construit donc autant sur la capacité à faire fonctionner les services que sur la capacité à rendre des comptes et à expliquer ce qui relève de la responsabilité du ministère, des collectivités, ou d’autres acteurs.



