Dans l’appareil d’État érythréen, où les biographies officielles restent rares et où la vie politique s’expose peu, certains noms reviennent pourtant avec une régularité de métronome dès qu’il s’agit de secteurs stratégiques. Celui de Tesfai Ghebreselassie en fait partie. Ministre à l’époque fondatrice de l’indépendance, puis pilier durable d’un portefeuille réorienté vers les ressources naturelles et l’environnement, il incarne un type de responsable public fréquent dans les États où la stabilité gouvernementale tient moins à l’alternance qu’à la continuité administrative.
À l’étranger, son nom est surtout associé à des dossiers techniques et sensibles : l’ouverture du secteur minier érythréen aux investisseurs, la construction d’un cadre fiscal et réglementaire pour l’extraction, et, plus récemment, la diplomatie climatique d’un pays qui affirme contribuer marginalement aux émissions mondiales tout en se disant fortement exposé aux impacts du réchauffement. Contrairement à d’autres figures africaines de premier plan, Tesfai Ghebreselassie ne laisse pas derrière lui une abondante production d’entretiens ou de récits personnels. Son parcours se lit davantage à travers les fonctions exercées, les textes et présentations publiques qui lui sont attribuées, et les priorités successives de l’État qu’il représente.
Un ministre de la génération de l’indépendance, sans biographie publique détaillée
Tesfai Ghebreselassie appartient à la catégorie des responsables dont la notoriété repose moins sur une trajectoire électorale que sur une longévité au sein du gouvernement. Les informations biographiques disponibles publiquement sur sa jeunesse, sa formation ou sa date de naissance restent limitées, ce qui n’est pas exceptionnel dans le cas érythréen. En revanche, son identité politique est claire : il est présenté comme un dirigeant issu de l’appareil du Front populaire pour la démocratie et la justice (PFDJ), le parti au pouvoir depuis l’indépendance. Cette appartenance, souvent mentionnée dans les répertoires et notices consacrés aux responsables érythréens, situe immédiatement son rôle : celui d’un cadre d’État travaillant dans un système où l’exécutif conserve la main sur les grandes orientations et où les partis concurrents ne structurent pas la vie publique comme dans les démocraties pluralistes.
Sa visibilité internationale s’accroît au fil des années à mesure que ses portefeuilles touchent des secteurs exposés aux investisseurs, aux bailleurs, aux organisations multilatérales et aux négociations globales. Dans les années 1990 et 2000, l’enjeu central est l’énergie et, surtout, l’extraction minière, au moment où l’Érythrée cherche à construire une économie viable après des décennies de guerre. Puis, à partir des années 2010, la question des terres, de l’eau, de la lutte contre la dégradation des sols et de la réponse au changement climatique devient un front diplomatique majeur pour de nombreux pays africains. L’Érythrée s’y engage, et Tesfai Ghebreselassie en devient l’un des porte-voix.
Sa carrière publique est marquée par une transition notable : de ministre de l’Énergie et des Mines après l’indépendance à ministre chargé des terres, de l’eau et de l’environnement. Ce glissement n’est pas un simple changement d’intitulé. Il correspond à une réallocation des priorités et à une lecture élargie de la notion de “ressource” : du sous-sol vers l’ensemble des ressources naturelles et des équilibres écologiques, dans un pays où la variabilité climatique, la gestion de l’eau et la restauration des terres sont des sujets de sécurité nationale autant que de développement.
L’énergie et les mines : bâtir un secteur stratégique, attirer l’investissement, garder la main
Dans la première partie de son parcours, Tesfai Ghebreselassie est surtout identifié comme le ministre de l’Énergie et des Mines de l’Érythrée de la période post-indépendance jusqu’en 2011. Dans la logique de reconstruction nationale, l’exploitation minière apparaît alors comme une promesse : celle d’une source de devises et de recettes fiscales, dans un pays qui ne dispose pas d’un marché intérieur vaste et dont l’économie reste contrainte par des facteurs géopolitiques et régionaux.
Cette stratégie passe par un discours de “mise en valeur” du sous-sol et par la construction d’un cadre de gouvernance minière. Dans une présentation de 2009 sur les “ressources minières et opportunités” attribuée au ministre, l’orientation générale est explicite : les ressources minérales sont présentées comme propriété de l’État, l’objectif affiché est un développement durable du secteur, l’adhésion aux pratiques industrielles internationalement admises est revendiquée, et l’investissement étranger est décrit comme crucial pour l’exploration, l’extraction et le transfert de technologies. Le document insiste aussi sur la volonté d’encadrer les impacts environnementaux et sociaux, tout en affichant des incitations destinées à rendre l’Érythrée attractive dans la compétition régionale entre juridictions minières.
Cette même présentation détaille des éléments fiscaux et réglementaires typiques d’un pays cherchant à rassurer les opérateurs : garantie du droit d’exploiter un gisement découvert sous licence, liberté de vendre localement ou d’exporter la production, régime de taxes et redevances, droits d’importation réduits sur les intrants, et mise en avant d’une “position anticorruption” de l’État. Ces arguments, classiques dans la communication minière internationale, visent à construire une image de prévisibilité et de sécurité juridique, points déterminants dans un secteur où les projets s’étalent sur des décennies.
Le dossier emblématique, souvent cité lorsqu’on évoque l’essor minier érythréen, est celui de Bisha, considéré comme le point de départ de l’exploitation minière industrielle moderne dans le pays. La structuration en coentreprise, avec une participation de l’entité nationale et des partenaires privés, illustre la formule privilégiée : attirer le capital et l’expertise tout en maintenant un intérêt public significatif. Plus tard, l’évolution de l’actionnariat et la montée en puissance d’acteurs internationaux confirment la réalité économique d’un secteur où les équilibres changent au gré des acquisitions et des cycles des matières premières.
L’important, ici, n’est pas de faire de Tesfai Ghebreselassie “l’homme d’une mine”, mais de comprendre ce que sa fonction recouvre : la tutelle politique d’un domaine où se croisent souveraineté, contrats, fiscalité, réputation internationale et enjeux sociaux. Quand un ministre supervise des accords pétroliers ou miniers, il ne se contente pas d’inaugurer des projets : il arbitre des risques, fixe des règles, et, dans des pays où les institutions publiques sont très centralisées, incarne l’État face aux entreprises. Les descriptions disponibles de son action le rattachent à cette mission de pilotage, y compris dans la manière dont il présente la politique minière : une ouverture contrôlée, au service d’un développement national, et cadrée par des normes affichées comme “modernes”.
Du sous-sol aux écosystèmes : le tournant “terres, eau, environnement” et la diplomatie climatique
En 2011, le portefeuille de Tesfai Ghebreselassie change : il devient ministre des Terres, de l’Eau et de l’Environnement. Ce passage est significatif parce qu’il accompagne, au niveau mondial, la montée de la diplomatie climatique et la centralité des politiques d’adaptation en Afrique. Pour l’Érythrée, État de la Corne de l’Afrique avec des zones arides et semi-arides, la gestion de l’eau et la lutte contre la dégradation des sols ne sont pas seulement des enjeux “verts”. Ils touchent l’agriculture, la sécurité alimentaire, la résilience des communautés rurales et la stabilité socioéconomique.
Les prises de parole publiques attribuées au ministre dans des enceintes multilatérales éclairent le rôle qu’il endosse alors. Dans plusieurs interventions récentes, l’argumentation suit une ligne constante : l’Érythrée souligne que sa contribution aux émissions mondiales est faible, tout en insistant sur une vulnérabilité élevée aux effets du changement climatique. La rhétorique vise à obtenir une reconnaissance de cette asymétrie, et, dans le cadre des négociations, à rappeler les responsabilités différenciées et la nécessité de financements, de transferts de technologie et d’appuis à l’adaptation.
Ces discours s’inscrivent dans le calendrier diplomatique des grandes conférences : conférences des parties sur le climat, réunions régionales africaines, et sommets mettant en avant la voix des pays du “Sud global”. Au-delà des formules, le contenu évoque des impacts concrets : événements météorologiques extrêmes, désertification, stress hydrique, et nécessité de programmes de restauration des écosystèmes. Dans une intervention lors d’une conférence ministérielle africaine sur l’environnement, l’Érythrée met en avant des programmes de mobilisation communautaire autour de la restauration des paysages, de la conservation des sols et de l’afforestation, en les présentant comme un effort au long cours impliquant populations rurales, étudiants, organisations de travailleurs et structures nationales.
Cette continuité thématique éclaire la place de Tesfai Ghebreselassie : il devient le ministre qui porte la narration érythréenne sur l’environnement, articulant, dans un même récit, la résilience locale, la mobilisation nationale et la demande de justice climatique. Sur le plan interne, son ministère se trouve au carrefour de politiques publiques difficiles à mesurer de l’extérieur, faute de données accessibles de manière régulière, mais essentielles à la vie quotidienne : accès à l’eau, conservation des terres arables, lutte contre l’érosion, et prévention des catastrophes.
Ce repositionnement révèle aussi une tension : un pays qui mise sur l’exploitation minière, activité par définition intrusive sur les écosystèmes, affirme en parallèle un discours de protection environnementale et de durabilité. Dans les communications officielles, cette tension est souvent gérée par la promesse d’une extraction encadrée, avec atténuation des impacts, et par l’idée que les revenus tirés des ressources peuvent financer le développement. Dans les débats internationaux, elle renvoie à une question plus large : comment concilier, en Afrique, la nécessité de croissance, le financement des infrastructures, et les engagements climatiques, alors même que les pays concernés réclament un espace de développement équitable.
Un responsable dans un système politique fermé : la continuité gouvernementale comme mode de gouvernance
Pour comprendre Tesfai Ghebreselassie comme homme politique, il faut le replacer dans le cadre institutionnel érythréen. L’Érythrée est fréquemment décrite par des observateurs internationaux comme un État autoritaire et militarisé, marqué par l’absence d’élections nationales depuis l’indépendance et par la domination du PFDJ, parti au pouvoir. Ce contexte façonne le rôle des ministres : dans un système où la compétition politique ouverte est limitée, la fonction ministérielle relève davantage d’une nomination au sein d’un appareil central que d’une carrière électorale appuyée sur des campagnes et des partis rivaux.
Cette configuration produit un effet visible : la longévité. Des responsables peuvent demeurer longtemps à des postes clés, non parce qu’ils sont réélus, mais parce qu’ils sont reconduits dans une logique de continuité. Tesfai Ghebreselassie s’inscrit dans ce modèle. Sa présence durable à des portefeuilles stratégiques suggère une confiance accordée au sein du pouvoir exécutif et une capacité à gérer des secteurs où les enjeux techniques exigent une expertise accumulée.
Dans ce cadre, le ministre sert souvent d’interface : interface avec les entreprises étrangères quand il s’agit de mines, interface avec les organisations multilatérales lorsqu’il s’agit d’environnement et de climat. Son style de visibilité, principalement via des déclarations dans des enceintes internationales et des documents de présentation sectorielle, correspond à cette fonction. Il ne s’agit pas de multiplier les apparitions médiatiques nationales ou de se positionner dans un jeu partisan, mais de représenter l’État, d’exposer des politiques et de défendre une ligne.
Cette position est également délicate, car les secteurs qu’il a supervisés sont exposés à des critiques internationales. L’exploitation minière en Érythrée a parfois été discutée dans des débats sur la gouvernance, le travail, ou le rôle de l’État dans l’économie. Dans ce type de dossier, les ministres sont à la fois techniciens, politiques et symboles. Ils portent l’image d’un pays qui souhaite attirer l’investissement tout en conservant un contrôle étroit, et qui cherche à se présenter comme un acteur responsable dans les négociations climatiques tout en étant contesté sur d’autres dimensions de sa gouvernance.
L’enjeu, pour l’observateur, est de ne pas surinterpréter. Les données publiques disponibles permettent surtout de confirmer ses fonctions, ses portefeuilles, et la nature de ses interventions officielles. Elles ne permettent pas toujours d’accéder à ses convictions personnelles, à ses réseaux internes ou à la manière dont il pèse dans les arbitrages politiques. C’est souvent la limite lorsqu’on étudie des responsables d’États où la transparence institutionnelle est réduite : la fonction documente l’homme plus que l’homme ne documente la fonction.
Mines et climat : ce que son parcours dit des priorités érythréennes et des défis à venir
Vu de l’extérieur, le fil rouge du parcours de Tesfai Ghebreselassie est celui des ressources. D’abord l’énergie et les mines, ensuite l’eau, la terre et l’environnement. Cette trajectoire raconte quelque chose de la stratégie d’un État qui, depuis l’indépendance, a cherché des leviers de souveraineté économique et des marges de manœuvre dans un environnement régional tendu.
Dans la phase minière, l’objectif est de transformer un potentiel géologique en revenus, en misant sur des partenariats et sur un cadre légal attractif. Les documents de présentation insistent sur la propriété étatique des ressources, sur l’ouverture au capital étranger, et sur des incitations fiscales conçues pour rendre les projets compétitifs. La logique est celle d’une économie où l’État veut garder la main sur les secteurs stratégiques tout en reconnaissant l’importance du financement extérieur et des technologies importées.
Dans la phase environnementale, la priorité affichée est la résilience : restaurer des terres dégradées, gérer l’eau dans un contexte de stress hydrique, et inscrire le pays dans l’architecture internationale du climat. Les prises de parole du ministre reprennent les marqueurs classiques de la justice climatique, en insistant sur le faible niveau d’émissions du pays et sur la disproportion des impacts subis. L’Érythrée s’aligne ainsi sur une position largement partagée par de nombreux pays africains : demander que l’effort global prenne en compte les vulnérabilités, et que les financements climatiques ne soient pas de simples annonces.
Le défi, pour l’Érythrée comme pour d’autres États de la région, est de concilier ces deux axes sans les mettre en contradiction. L’exploitation minière, si elle se développe, suppose des infrastructures, de l’eau, de l’énergie et une gestion des déchets. Elle impose aussi de répondre à des attentes internationales croissantes sur la traçabilité, les normes environnementales et les pratiques sociales. À l’inverse, les politiques d’adaptation au climat nécessitent des investissements lourds et réguliers, souvent difficiles à financer sans recettes d’exportation.
Dans ce tableau, Tesfai Ghebreselassie apparaît comme un relais de la continuité : un responsable associé à la construction d’un secteur extractif et, ensuite, à la diplomatie environnementale. Cette continuité peut être lue de deux manières. Pour les autorités, elle peut être présentée comme une stabilité, un signe de cohérence dans la gestion des dossiers et un gage de suivi des politiques publiques. Pour les critiques, elle peut symboliser l’absence d’ouverture politique, la rareté du renouvellement et la difficulté d’évaluer publiquement les politiques menées.
À l’heure où la compétition mondiale pour les métaux, l’énergie et les ressources naturelles s’intensifie, et où la contrainte climatique devient une donnée incontournable, l’Érythrée se trouve face à des choix structurants : comment développer ses ressources sans compromettre ses écosystèmes, comment financer l’adaptation, comment dialoguer avec des partenaires internationaux tout en préservant sa souveraineté, et comment répondre à des attentes de transparence dans un monde où l’accès aux marchés dépend de plus en plus de normes et de réputation.
Tesfai Ghebreselassie, en tant que ministre, ne résume pas à lui seul ces questions. Mais son parcours permet de les lire en creux. Il incarne une Érythrée qui veut être perçue comme un État maître de ses ressources, capable d’attirer des partenaires pour extraire et exporter, et qui, simultanément, réclame une reconnaissance internationale de sa vulnérabilité environnementale. Dans cette double posture, il se situe à un endroit stratégique : celui où se rencontrent le sous-sol, l’eau, la terre et le climat, autrement dit les paramètres matériels qui détermineront, en grande partie, la trajectoire économique et sociale du pays dans les décennies à venir.



