Qui est Muhammed B. S. Jallow ?

La Gambie n’est pas un pays où les carrières politiques se jouent uniquement sur les estrades. À Banjul, capitale resserrée sur l’estuaire du fleuve Gambie, le pouvoir s’exerce aussi dans les couloirs de l’administration, là où se fabriquent les arbitrages, les notes et les procédures qui donnent forme à l’action publique. Muhammed B. S. Jallow appartient à cette tradition. Avant d’apparaître aux côtés du président Adama Barrow, il a longtemps été un visage connu surtout des ministères, des services de planification et des réunions techniques. Sa nomination, le 24 février 2023, au poste de vice-président, après la disparition de son prédécesseur Badara Joof, a mis en pleine lumière un parcours typique des États où l’appareil administratif demeure un passage obligé vers les plus hautes responsabilités.

Dans un pays qui, depuis la transition politique de 2017, cherche à stabiliser ses institutions, à consolider ses finances publiques et à restaurer la confiance entre citoyens et administration, l’accession d’un ancien chef de la fonction publique au sommet de l’exécutif n’a rien d’anodin. Elle marque un choix de méthode autant qu’un choix d’homme : un profil réputé pour la gestion, la planification et la coordination plutôt que pour le militantisme partisan. Indépendant sur le plan politique, Jallow n’arrive pas au pouvoir par une victoire électorale personnelle, mais par une trajectoire faite de nominations, de responsabilités successives et d’un savoir-faire construit sur plusieurs décennies au sein de l’État gambien. Cette singularité explique en partie la façon dont il incarne la vice-présidence : davantage comme une fonction de continuité et d’efficacité administrative que comme une tribune idéologique permanente.

Des études ancrées dans l’éducation et la planification, socle d’une carrière d’État

Les éléments biographiques disponibles sur Muhammed B. S. Jallow mettent en avant un point central : sa formation est d’abord celle d’un professionnel de l’éducation et de la planification, avant d’être celle d’un politique au sens classique. Il obtient au Gambia College des certifications d’enseignant dans les années 1980 : un Primary Teacher’s Certificate, puis un Higher Teacher’s Certificate. Ces diplômes, souvent cités dans les portraits publiés lors de sa nomination, l’inscrivent dans une génération de cadres formés dans les institutions nationales, avant que des spécialisations à l’étranger ne viennent compléter les parcours.

La suite de ses études se déroule au Royaume-Uni, à l’université de Bristol, où il décroche un Bachelor of Arts (honours) en éducation au début des années 1990, puis un master en planification et statistiques de l’éducation au milieu de la décennie. Pour un pays dont les ressources humaines qualifiées constituent un enjeu majeur, cette spécialisation a une portée particulière : elle combine l’approche pédagogique et la capacité à produire des données, des projections et des arbitrages budgétaires, autrement dit à organiser une politique publique sur la base d’indicateurs et de priorités chiffrées.

Ce profil de planificateur n’est pas un détail biographique : il annonce le style de carrière qui suivra. En Gambie, comme dans de nombreux États, l’éducation a longtemps été un secteur pilote pour l’implantation d’outils de suivi, de cartographie des établissements et de collecte statistique. Or, dans les sources institutionnelles disponibles, Jallow est associé à des chantiers de modernisation de l’information éducative, dont la mise en place d’un système de gestion de l’information éducative et le développement d’outils de cartographie scolaire. Qu’un futur vice-président ait passé une partie de sa vie professionnelle à mettre en ordre des données et à améliorer le pilotage d’un ministère éclaire la logique d’une ascension par la compétence administrative.

Du tableau noir aux postes stratégiques : une ascension longue dans la fonction publique

Avant d’entrer dans les plus hautes sphères, Muhammed B. S. Jallow commence sa carrière comme enseignant au début des années 1980. Les récits publiés à propos de son itinéraire évoquent un passage progressif vers des fonctions de spécialisation puis d’encadrement, au sein du ministère de l’Éducation. Il devient notamment planificateur et statisticien de l’éducation au début des années 1990, puis évolue vers des postes de direction, comprenant des responsabilités liées aux ressources humaines, à l’informatique et à la planification.

Ce type de trajectoire est caractéristique d’une administration où l’expertise sectorielle peut se transformer en expertise interministérielle. Dans les pays à effectifs administratifs plus réduits, les cadres capables de traiter à la fois la planification, les budgets, l’organisation et la production d’indicateurs sont souvent appelés à dépasser leur ministère d’origine. Jallow s’inscrit dans ce mouvement : ses fonctions l’amènent à travailler sur la coordination des politiques, sur la gestion de programmes et sur le pilotage de réformes internes.

Un marqueur important de son parcours est son passage par des postes de permanent secretary, équivalent de secrétaire général de ministère, fonction clef dans les systèmes inspirés des traditions administratives britanniques. Le permanent secretary assure, dans la durée, la continuité de l’administration, au-delà des changements de ministres. Il coordonne les services, sécurise les procédures et veille à l’application des décisions gouvernementales. Le fait que Jallow ait occupé plusieurs positions de ce type avant d’être appelé à des fonctions encore plus centrales montre qu’il a été perçu comme un rouage fiable de l’appareil d’État.

La séquence 2018-2020 occupe une place particulière dans les chronologies disponibles. Après un passage à des postes de coordination et de politique publique à la présidence, il est nommé en 2019 secrétaire général et chef de la fonction publique. C’est l’un des postes les plus sensibles de l’exécutif gambien, puisqu’il implique la supervision de l’administration, la discipline de gestion, la cohérence des instructions et, plus largement, la capacité de l’État à exécuter les politiques décidées. Son départ à la retraite statutaire en 2020 ne marque pas une sortie de scène définitive : il poursuivra ensuite une activité au sein du Secrétariat permanent sénégalo-gambien, structure bilatérale chargée de certains volets de coopération entre Dakar et Banjul, où il occupe un poste de direction exécutive adjointe pour la Gambie.

Ainsi, lorsqu’il est nommé vice-président en 2023, il n’est pas un novice découvrant la machine gouvernementale : il en a été l’un des organisateurs. Dans une Gambie confrontée à des défis de gouvernance, de modernisation administrative et de crédibilité institutionnelle, cette familiarité avec l’État constitue un atout politique en soi.

Une nomination en 2023 à la suite d’une disparition, et le choix de la continuité

Le 24 février 2023, le président Adama Barrow nomme Muhammed B. S. Jallow vice-président de la République de Gambie. La décision intervient après la mort du vice-président Badara Joof, décédé en janvier 2023. Les annonces officielles et les comptes rendus de presse insistent sur le cadre constitutionnel de la nomination et sur la dimension de continuité qu’elle représente : Jallow est un haut fonctionnaire chevronné, passé par le sommet de la fonction publique, sans étiquette partisane revendiquée, souvent présenté comme indépendant.

Dans un pays qui a connu, avant 2017, un long épisode de pouvoir centralisé, puis une phase de transition politique et institutionnelle, les postes de vice-président et de secrétaire général de la présidence sont particulièrement exposés. Ils doivent concilier l’équilibre politique, la coordination gouvernementale et la relation avec une administration parfois fragile, parfois sur-sollicitée. En choisissant un profil issu du cœur de l’appareil d’État, le président signale une priorité : maintenir la continuité du fonctionnement gouvernemental, éviter les frictions internes et sécuriser la chaîne de décision.

Cette nomination a aussi une portée symbolique : elle montre que, dans la Gambie contemporaine, la compétence administrative peut servir de capital politique. Elle rappelle une réalité souvent sous-estimée : dans des États où les institutions se consolident, la stabilité dépend autant de la qualité des procédures et des services que de l’équilibre des partis. La vice-présidence devient alors un poste de gestion, chargé de soutenir l’exécutif dans la conduite de programmes, dans le suivi des administrations et dans la représentation du pays.

Vice-président au quotidien : gouvernance, administration et réformes de l’État

Depuis sa prise de fonctions, les apparitions publiques de Muhammed B. S. Jallow, rapportées par la presse gambienne, le montrent fréquemment dans des rôles liés à la gouvernance et à la coordination institutionnelle. Il préside des événements consacrés au renforcement du Parlement, participe à des sessions de travail avec les responsables administratifs et intervient devant l’Assemblée nationale sur des sujets de gestion publique.

En 2025, il préside notamment le lancement du plan stratégique 2025-2029 de l’Assemblée nationale, initiative soutenue par des partenaires internationaux et visant à renforcer l’efficacité du travail parlementaire, la transparence et l’engagement du public dans la vie démocratique. Cet épisode illustre une dimension importante de son rôle : faciliter le dialogue entre institutions, accompagner la consolidation des mécanismes de contrôle et donner une visibilité politique à des démarches de réforme institutionnelle.

Ses interventions devant les députés témoignent aussi de la nature très administrative de certains débats : gestion de données publiques, conformité, réformes de la paie de l’État, lutte contre les irrégularités et amélioration des recettes publiques. Dans plusieurs comptes rendus, il est question de la volonté de corriger des failles et de renforcer les dispositifs de contrôle. Sans entrer dans l’exagération ni prêter des intentions qui ne seraient pas documentées, ces thèmes reviennent de façon cohérente avec son profil : un ancien chef de la fonction publique, rompu aux questions de procédures, de fichiers, de contrôle interne, est naturellement sollicité sur les sujets où l’État cherche à réduire les « fuites » et à améliorer sa capacité d’exécution.

Jallow s’adresse également à des groupes de permanent secretaries, soulignant le lien entre leadership administratif et résultats gouvernementaux. Là encore, c’est un registre moins partisan que managérial : suivi des engagements, évaluation des livrables ministériels, culture de la performance, coordination entre niveaux de décision. Cette approche peut être lue comme une tentative de professionnaliser l’action publique et de rendre l’État plus lisible, dans un contexte où la défiance envers les institutions, les attentes sociales et la contrainte budgétaire créent des tensions permanentes.

Enfin, son passage par le Secrétariat sénégalo-gambien laisse penser qu’il dispose d’une connaissance opérationnelle de la coopération régionale. La Gambie, enclavée dans le Sénégal à l’exception de sa façade atlantique, entretient avec son voisin des relations structurantes, qu’il s’agisse de commerce, de mobilité ou d’infrastructures. Un vice-président familiarisé avec les mécanismes bilatéraux est un profil utile pour fluidifier des dossiers qui, au quotidien, concernent directement la vie économique et sociale du pays.

Une voix à l’international : l’ONU comme vitrine et comme test de stature

La stature d’un vice-président se mesure aussi à l’étranger. En septembre 2025, Muhammed B. S. Jallow prend la parole au débat général de la 80e session de l’Assemblée générale des Nations unies, à New York, au nom de la Gambie. Le texte de cette intervention, rendu public dans les archives onusiennes, s’inscrit dans les grandes lignes attendues d’un pays de taille modeste mais actif dans le multilatéralisme : attachement à la paix, à la sécurité internationale, au respect du droit international, et appel à des réformes des institutions mondiales, notamment sur la représentation de l’Afrique.

Dans ce discours, la Gambie met aussi l’accent sur les enjeux économiques et financiers qui pèsent sur de nombreux pays du Sud : dette, capacité de financement du développement, vulnérabilités face aux chocs. Les questions climatiques y occupent une place importante, avec le rappel des engagements financiers internationaux et des débats sur les mécanismes de réparation et de soutien aux pays affectés. Cette articulation entre sécurité, développement et climat n’est pas propre à la Gambie, mais elle correspond à la ligne de nombreux États africains cherchant à faire reconnaître l’impact concret des crises mondiales sur leurs trajectoires nationales.

L’intervention de Jallow est également un exercice de représentation : elle signale que la Gambie entend être présente dans les forums internationaux, même lorsque le chef de l’État n’est pas au premier plan. Dans de tels contextes, la performance d’un vice-président n’est pas seulement évaluée sur la forme, mais aussi sur la capacité à porter une parole cohérente, alignée sur les priorités nationales, et à dialoguer avec des partenaires dont dépendent des pans entiers de la coopération et de l’aide au développement.

Ce type de prise de parole renforce, en retour, sa visibilité intérieure. Dans les pays où les responsables politiques sont jugés autant sur la capacité à obtenir des partenariats que sur la gestion domestique, l’international devient une scène où l’on gagne du crédit, ou où l’on s’expose. Pour un vice-président au profil technocratique, ces interventions constituent une façon de transformer l’expertise administrative en stature politique : l’autorité ne vient plus uniquement des bureaux, mais aussi de la capacité à incarner l’État sur une scène mondialisée.

Un profil technocratique face aux attentes politiques : défis, limites et perception publique

Toute biographie journalistique honnête doit aussi dire ce que l’on ne sait pas. Concernant Muhammed B. S. Jallow, les informations publiques accessibles restent largement centrées sur son parcours administratif, ses diplômes, ses postes et ses interventions officielles. Les détails sur sa vie personnelle, son enfance précise, son lieu de naissance, sa famille ou ses influences intimes ne sont pas, à ce stade, documentés de manière robuste dans les sources institutionnelles et médiatiques les plus visibles. Cette discrétion n’est pas exceptionnelle : nombre de hauts fonctionnaires devenus responsables politiques gardent une part de leur vie hors de l’espace public, surtout lorsqu’ils n’ont pas construit leur carrière sur la communication personnelle.

Cette situation produit un contraste intéressant. D’un côté, le pays dispose d’un vice-président dont l’expérience administrative est explicitement mise en avant. De l’autre, l’opinion, les médias et les acteurs politiques peuvent attendre davantage de visibilité, de proximité ou de positionnement sur des sujets sociaux. La technocratie, même efficace, n’est pas toujours perçue comme un récit mobilisateur. Or la Gambie, comme beaucoup de pays, vit avec des attentes multiples : emploi, coût de la vie, qualité des services publics, transparence, lutte contre la corruption, accès à l’éducation et à la santé, perspectives pour la jeunesse. Dans ce contexte, une figure issue de l’appareil d’État est souvent jugée sur la capacité de l’administration à livrer des résultats tangibles.

Le défi de Jallow, en tant que vice-président, n’est donc pas seulement de coordonner : c’est d’incarner la crédibilité de l’État. Ses prises de parole sur les réformes, le contrôle des finances publiques ou l’efficacité administrative, si elles sont cohérentes avec son parcours, peuvent aussi être confrontées à l’impatience sociale. La question implicite devient : l’État peut-il tenir ses promesses de modernisation, et à quel rythme ?

Il existe également un défi plus institutionnel : la vice-présidence est un poste dont l’influence varie selon les présidences. Elle dépend du degré de délégation accordé par le chef de l’État, de la configuration du gouvernement et de la nature des crises traversées. Un vice-président issu de l’administration peut être un atout pour structurer la machine, mais il peut aussi être perçu comme un garant de stabilité plutôt que comme un moteur politique, selon les attentes du moment.

Enfin, le fait qu’il soit présenté comme indépendant a deux lectures possibles. Dans une lecture favorable, cela signifie qu’il n’est pas attaché à une logique de parti et peut se concentrer sur l’intérêt général et sur l’exécution. Dans une lecture plus sceptique, cela peut aussi rendre plus difficile l’identification d’un socle politique propre, particulièrement dans les moments où la vie politique se polarise et où les responsables sont sommés de prendre position. Cette tension n’est pas propre à la Gambie : elle traverse de nombreuses démocraties où les technocrates accèdent à des responsabilités politiques.

Au final, Muhammed B. S. Jallow incarne une forme de pouvoir souvent mal comprise : celle du praticien de l’État, promu au rang d’acteur politique majeur. Sa biographie, telle qu’elle apparaît aujourd’hui, est moins celle d’un tribun que celle d’un administrateur de haut niveau, passé par l’éducation, la planification, la coordination gouvernementale et la gestion de la fonction publique, avant d’être appelé au sommet de l’exécutif. Dans une Gambie qui continue de consolider ses institutions, cette trajectoire raconte quelque chose d’essentiel : le pays mise, au moins en partie, sur la reconstruction patiente des mécanismes administratifs pour répondre aux attentes démocratiques et sociales. Reste à voir, au fil des années, comment cette expertise se traduira en résultats visibles, et comment l’homme, longtemps resté dans l’ombre des ministères, continuera d’apprendre la lumière politique.

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