Qui est Dawda A. Jallow ?

Dans un pays où la justice est devenue, au fil des transitions politiques, l’un des principaux thermomètres démocratiques, le parcours de Dawda A. Jallow raconte une Gambie qui se cherche et se reconstruit. L’homme n’est pas issu, à l’origine, du sérail des grands partis ni d’une dynastie politique. Il s’est d’abord tenu devant des élèves, puis derrière des piles de dossiers, avant d’entrer au gouvernement à un moment où la parole publique sur le droit, la réparation et la responsabilité n’était plus un luxe mais une nécessité. Depuis sa nomination au poste stratégique de procureur général et ministre de la Justice, il se retrouve à la jonction de plusieurs tensions : l’attente d’une réforme constitutionnelle, la demande de transparence sur des affaires héritées de l’ancien régime, et l’obligation de tenir le pays à un niveau de crédibilité internationale, notamment sur le terrain des droits humains.

Le visage de Dawda A. Jallow apparaît souvent là où l’État est attendu au tournant : devant l’Assemblée nationale, lors de débats sensibles, dans les instances continentales, et jusque dans les enceintes juridiques internationales. À la fois technicien du droit et figure politique, il incarne un exercice délicat : faire avancer des dossiers brûlants sans donner le sentiment d’une justice instrumentalisée, et gouverner au présent tout en répondant aux questions du passé.

Un enfant de la West Coast Region et une trajectoire façonnée par l’école

Dawda A. Jallow est né le 27 novembre 1975 dans la West Coast Region, une région qui concentre une partie importante de la vie démographique et économique du pays, dans l’orbite de la capitale Banjul et de l’agglomération de la zone côtière. Dans une Gambie longtemps marquée par des institutions fragiles et une forte centralisation, cette origine n’est pas un détail : elle le place au contact d’un espace où se croisent administrations, mouvements associatifs, écoles, et débats civiques.

Son premier ancrage professionnel est celui de l’éducation. Après une formation au Gambia College School of Education, il enseigne à la Charles Jow Memorial Academy entre 2000 et le début de 2002. Cette étape est souvent citée comme un socle : un rapport direct à la jeunesse, au langage, à la transmission, et à la discipline du quotidien. Dans de nombreux États d’Afrique de l’Ouest, la salle de classe a été un passage obligé ou fondateur pour une partie des élites administratives ; la Gambie n’échappe pas à cette réalité, où l’école peut être un ascenseur social, mais aussi un poste d’observation sur les inégalités et les besoins de l’État.

Le basculement vers le droit s’opère de manière progressive et structurée. Il obtient une licence en droit (LLB) à l’Université de Gambie en 2010. Puis il poursuit une spécialisation internationale : un master (LLM) en droit international des droits humains et droit international humanitaire à l’Université d’Essex, au Royaume-Uni, en 2014. Entre ces étapes, il est admis au barreau gambien en janvier 2013, en tant que barrister and solicitor de la Cour suprême.

Ce parcours académique combine deux axes qui vont marquer son action publique : d’une part, une formation de juriste “de terrain”, en prise avec les réalités du système judiciaire national ; d’autre part, une exposition aux standards internationaux des droits fondamentaux, dont les États sont de plus en plus comptables, y compris devant l’opinion. Ce double registre deviendra central lorsque la Gambie cherchera, après des années de controverses et de crises institutionnelles, à réaffirmer une trajectoire de réforme.

Du service civique au prétoire : des années dans l’administration et la magistrature

Avant d’être ministre, Dawda A. Jallow s’inscrit dans la longue temporalité de l’État. Entre 2002 et 2011, il travaille au National Council for Civic Education, d’abord comme civic education officer puis comme program officer. Ce type d’institution joue un rôle particulier : il ne s’agit pas de rendre la justice, mais d’enseigner les principes civiques, d’expliquer les droits, de vulgariser les textes, et d’encourager la participation citoyenne.

Dans une Gambie où la culture politique a été profondément affectée par les rapports de force du passé, la pédagogie civique a souvent servi de baromètre : quand la parole est libre, elle s’élargit ; quand elle se crispe, elle se rétrécit. Avoir exercé à cet endroit du système laisse des traces : cela apprend à parler au public, à construire des messages compréhensibles, mais aussi à mesurer la distance entre la norme juridique et la réalité vécue.

Le passage à la magistrature constitue une autre marche. Dawda A. Jallow est mentionné comme ayant servi, au sein du pouvoir judiciaire gambien, en tant que first-class magistrate et principal magistrate, entre 2011 et 2015. Dans un État où les tribunaux de première instance sont souvent la première porte d’entrée du justiciable, ces fonctions obligent à arbitrer des situations concrètes : litiges du quotidien, infractions, conflits, questions familiales, et parfois affaires sensibles. La magistrature, surtout à ces niveaux, n’a rien d’abstrait : elle confronte le droit à la pression sociale, à la lenteur des procédures, à la rareté des moyens, et à la nécessité d’inspirer confiance.

Après ces années au sein de la justice, il rejoint un ministère aux enjeux lourds : le ministère des Finances et des Affaires économiques. Il y occupe le poste de principal legal officer avant de basculer, en 2016, vers le secteur privé comme praticien du droit au Kansala Law Chambers. C’est une séquence révélatrice : elle montre un profil qui connaît la machinerie administrative et budgétaire de l’État, tout en maîtrisant l’univers judiciaire, avant de revenir au gouvernement par la grande porte.

Dans les portraits officiels, cette alternance entre service public, magistrature, finances et cabinet privé est mise en avant comme une preuve de polyvalence. Dans la lecture politique, elle traduit aussi une capacité d’adaptation : comprendre le langage de l’administration, celui des tribunaux, et celui des praticiens. Pour un futur procureur général et ministre, cette triple familiarité est précieuse, car le poste exige autant de négocier des textes que d’en soutenir l’application, autant de défendre l’État que d’en corriger les abus.

Une nomination en pleine transition politique : le 1er juillet 2020, un tournant

La nomination de Dawda A. Jallow comme procureur général et ministre de la Justice intervient à une date précise : le 1er juillet 2020. Elle s’inscrit dans le contexte d’un changement au sommet : la démission de son prédécesseur, Abubacarr Tambadou, annoncée quelques jours plus tôt, dans une période où la Gambie est encore engagée dans une transition institutionnelle suivie de près par ses partenaires et sa diaspora.

La fonction qu’il occupe est particulière dans l’architecture gambienne : le ministre de la Justice est aussi procureur général. Il se retrouve donc à la tête d’un ministère qui ne gère pas seulement l’administration judiciaire, mais qui porte également la responsabilité politique du cadre juridique : réformes législatives, avis juridiques au gouvernement, représentation de l’État dans certains contentieux, coordination avec les tribunaux, et supervision de certains services.

Cette arrivée n’est pas seulement un changement de visage. Elle est aussi un test de continuité et de méthode. Dans les débats publics, une question revient : la justice doit-elle fonctionner comme une rupture spectaculaire avec le passé, ou comme une réforme progressive, plus stable, mais parfois jugée trop lente ? Dawda A. Jallow hérite de cette tension, avec un mandat implicite : stabiliser, poursuivre, et convaincre.

Dès lors, sa présence devant l’Assemblée nationale devient plus fréquente et plus exposée. Les débats constitutionnels, les questions de gouvernance, et les controverses sur la gestion de dossiers hérités de l’ancien régime mettent le ministre au centre du jeu. Le procureur général n’est plus seulement un juriste : il devient un acteur politique, au sens où chaque argument juridique est scruté pour ses conséquences, chaque silence pour ce qu’il suggère, et chaque initiative pour ce qu’elle révèle de l’équilibre des forces.

Dans un pays de petite taille, où l’espace public est dense et la rumeur rapide, l’exercice du pouvoir judiciaire au sommet est une discipline de funambule. La moindre annonce peut être interprétée comme un signal de fermeté ou, au contraire, de prudence excessive. Pour Dawda A. Jallow, l’enjeu est de tenir une ligne : faire exister l’État de droit sans transformer la justice en arène partisane.

Le ministre face aux dossiers sensibles : constitution, transparence et héritage de l’ère Jammeh

Au fil des années, Dawda A. Jallow s’est retrouvé associé à plusieurs dossiers hautement sensibles, où la justice n’est pas une matière technique mais une question de destin national.

Le premier de ces dossiers est la réforme constitutionnelle. En 2025, l’Assemblée nationale a rejeté, lors de la deuxième lecture, le projet de Constitution de 2024. Le texte, présenté dans le cadre d’un processus censé moderniser l’architecture institutionnelle du pays, n’a pas franchi l’étape parlementaire décisive. Cet épisode a valeur de symptôme : il illustre l’ampleur des divisions, la difficulté de produire un consensus sur la répartition des pouvoirs, et la fragilité d’un agenda démocratique qui, malgré les attentes, peut se briser sur des calculs politiques.

Dans ce contexte, le ministre de la Justice n’est pas un simple porteur de projet. Il devient l’homme qui doit expliquer, défendre, et parfois encaisser l’échec. Dans la bataille constitutionnelle, la dimension symbolique est énorme : une Constitution n’est pas un texte parmi d’autres, c’est la promesse d’un cadre durable. Son rejet renvoie la Gambie à une question vertigineuse : comment tourner la page institutionnellement, si le texte qui doit organiser l’avenir n’obtient pas l’assentiment nécessaire ?

Le deuxième dossier brûlant touche à la transparence autour des biens liés à l’ancien président Yahya Jammeh. En 2025, une commission spéciale de l’Assemblée nationale a mené des auditions publiques sur la vente et la gestion de biens associés à l’ancien régime. Dans ce cadre, Dawda A. Jallow a été interrogé sur l’existence de preuves écrites de diligences menées sur certains acteurs impliqués dans le processus. Son témoignage, rapporté dans la presse, a notamment souligné l’absence de trace écrite retrouvée par son ministère sur certains aspects, tout en laissant la porte ouverte à la production de documents si de nouveaux éléments apparaissaient.

Là encore, la sensibilité est extrême. Parce que ces actifs, ces ventes, ces décisions, renvoient à un traumatisme politique : celui d’un pouvoir accusé d’abus et de captation. La gestion de l’héritage matériel de cette période n’est pas seulement financière ; elle est morale et politique. Le ministre de la Justice se retrouve à devoir répondre à une demande sociale puissante : savoir, documenter, clarifier, et éviter que la transition ne se contente de mots.

Le troisième ensemble de dossiers concerne la justice transitionnelle au sens large : comment un État traite-t-il les violations du passé, quelle place accorde-t-il aux victimes, quelle stratégie adopte-t-il face aux responsabilités, et comment transforme-t-il les recommandations en actes ? Dans ces débats, Dawda A. Jallow apparaît régulièrement comme une voix qui doit arbitrer entre des impératifs parfois contradictoires : accélérer, sans fragiliser ; réparer, sans diviser davantage ; juger, sans transformer la justice en vengeance.

C’est un espace où la parole du ministre est attendue, mais aussi contestée. Dans la presse et la société civile, les critiques existent, parfois dures, comme souvent dans les périodes de transition : certains demandent plus de rapidité et de fermeté, d’autres s’inquiètent de la politisation. Ce climat fait partie du paysage. Il témoigne, paradoxalement, d’une vie démocratique plus visible : le ministère de la Justice n’est plus un bunker silencieux, mais un lieu qui doit rendre des comptes.

Sur la scène internationale : le droit comme vitrine et comme responsabilité

Le parcours de Dawda A. Jallow ne se lit pas seulement à l’intérieur des frontières gambiennes. Il s’inscrit aussi dans un registre international où la Gambie a cherché, depuis plusieurs années, à jouer une carte de crédibilité juridique.

L’un des épisodes les plus marquants est l’implication de la Gambie dans l’affaire portée devant la Cour internationale de Justice contre le Myanmar, relative à l’application de la Convention sur le génocide. La Gambie a introduit cette procédure en 2019, dans un geste qui a surpris par son audace diplomatique : un petit État d’Afrique de l’Ouest se retrouvait à l’initiative d’un dossier majeur concernant les Rohingyas. Dans la suite de cette affaire, le gouvernement gambien a continué de participer aux étapes procédurales, y compris lors des audiences sur les exceptions préliminaires en 2022, où Dawda A. Jallow a été cité comme ayant conduit la représentation gambienne.

Cette dimension internationale n’est pas secondaire. Elle renvoie à une vision : le droit international comme terrain où la Gambie peut s’affirmer, défendre des principes, et montrer qu’un État de taille modeste peut influencer l’agenda juridique mondial. Pour un ministre de la Justice, cette posture est à double tranchant. D’un côté, elle renforce l’image d’un pays engagé pour les droits humains. De l’autre, elle expose le gouvernement à une exigence de cohérence : on ne peut pas plaider la justice à l’étranger et être soupçonné de faiblesse à domicile. La diplomatie juridique devient alors un miroir : ce que la Gambie affirme au monde est renvoyé vers elle, comme une obligation de faire mieux.

À l’échelle africaine, Dawda A. Jallow a également pris la parole dans des cadres liés aux droits humains. En 2025, il a notamment présidé la clôture d’une session ordinaire de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples à Banjul, réaffirmant, selon les comptes rendus, des engagements continentaux en matière de dignité humaine, de justice et de droits fondamentaux. Le symbole est fort : Banjul est un lieu important de l’architecture africaine des droits humains, et la présence du ministre dans cet espace rappelle que la Gambie, longtemps associée à des controverses, cherche désormais à se positionner comme un pays qui parle le langage des normes.

Enfin, la figure du procureur général est de plus en plus présente dans les forums et les réseaux qui travaillent sur l’État de droit. Des biographies de conférences internationales rappellent son parcours et ses diplômes, insistant sur la spécialisation en droits humains et droit humanitaire. Dans ce registre, l’homme n’est pas seulement un ministre national : il devient un représentant d’une Gambie qui veut être audible sur la scène internationale, à un moment où la légitimité des États se mesure aussi à leur rapport au droit.

Pour autant, l’international ne gomme pas les défis internes. Il les amplifie parfois. Car chaque engagement prononcé dans une enceinte multilatérale nourrit des attentes : indépendance judiciaire, transparence, efficacité, respect des procédures. Et ces attentes, une fois formulées, deviennent des outils de critique lorsque la réalité semble s’en éloigner.

Un profil technicien devenu politique : influence, critiques et zones d’attente

Dawda A. Jallow appartient à une catégorie de dirigeants de plus en plus fréquente dans les gouvernements contemporains : des techniciens qui, une fois au sommet, découvrent que la technicité ne suffit pas. Le droit n’est pas seulement une grammaire, c’est une bataille de récits. Les textes n’existent pas sans confiance. Les réformes ne vivent pas sans adhésion.

Son influence, au sein du gouvernement, se mesure à la nature des dossiers qu’il porte. La justice est un ministère qui irrigue tout : investissements, sécurité, libertés publiques, lutte contre la corruption, image internationale. Un procureur général est consulté sur les textes, les procédures, les nominations, les choix d’architecture juridique. Son rôle est donc déterminant, même lorsqu’il reste discret.

Mais cette centralité attire aussi les critiques. Elles prennent plusieurs formes. Il y a les critiques de rythme : certains estiment que la transition, notamment sur les réformes constitutionnelles, n’avance pas assez vite, ou se heurte aux mêmes obstacles qu’auparavant. Il y a les critiques de méthode : comment sont menées les consultations, quel degré de transparence est accordé, comment l’État communique-t-il sur des dossiers sensibles ? Et il y a les critiques politiques, plus directes, qui surgissent lors d’échecs ou de blocages, comme celui de la Constitution de 2024.

Il serait pourtant simpliste de réduire son action à ces polémiques. Le poste qu’il occupe est structurellement exposé : lorsqu’une réforme réussit, elle est souvent attribuée au gouvernement dans son ensemble ; lorsqu’elle échoue, le ministre de la Justice devient un visage commode pour incarner la déception.

Ce qui se joue, au fond, dépasse une biographie individuelle. La Gambie vit une période où l’État de droit n’est pas un slogan, mais une expérience quotidienne, parfois frustrante. La demande sociale est immense : une justice plus rapide, plus indépendante, plus accessible. Les institutions, elles, avancent avec leurs inerties, leurs contraintes, leurs équilibres internes. Dans cet écart entre attentes et réalités, Dawda A. Jallow évolue comme un acteur à la fois indispensable et contestable, ce qui est souvent le sort des ministres chargés du droit dans les périodes de transformation.

Son parcours raconte néanmoins une cohérence : l’éducation, l’éducation civique, la magistrature, le ministère des Finances, le barreau, puis le gouvernement. Une trajectoire où l’idée d’État est présente à chaque étape. Reste la question qui, en politique, finit toujours par dominer : celle du résultat. Les prochaines années diront si ce juriste devenu ministre aura réussi à transformer un capital d’expertise en progrès institutionnels tangibles, et si la Gambie, au-delà des discours, aura consolidé les mécanismes qui empêchent le retour des pratiques qu’elle dit vouloir dépasser.

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