À Banjul, les visages ministériels changent parfois au gré des remaniements, mais certains profils s’installent dans la durée, portés par un mélange d’ancienneté politique, de loyauté partisane et de capacité à naviguer entre les urgences du terrain et les injonctions de l’État. Alhaji Musa S. Drammeh appartient à cette catégorie. Né le 12 juillet 1952 à Diabugu, dans l’est du pays, il traverse plusieurs époques de la Gambie moderne, de la vie parlementaire d’avant 1994 à la recomposition politique qui suit l’arrivée d’Adama Barrow au pouvoir.
Son parcours n’est pas celui d’un tribun médiatique ou d’une figure internationale omniprésente. Il ressemble davantage à une trajectoire de parti, faite de mandats, de responsabilités internes, puis de nominations gouvernementales à des postes techniques et stratégiques. D’abord associé à la People’s Progressive Party (PPP), formation longtemps dominante avant la rupture institutionnelle des années 1990, Drammeh réapparaît ensuite au cœur du nouvel appareil du pouvoir, jusqu’à prendre en charge des portefeuilles où se rencontrent des enjeux explosifs : la terre, l’administration locale, la pêche, l’eau, et, plus récemment, les équilibres internes du National People’s Party (NPP), le parti présidentiel.
Ce portrait retrace les étapes de sa carrière, les séquences politiques qu’il a traversées et les dossiers qui dessinent aujourd’hui sa silhouette : celle d’un responsable qui, en Gambie, se trouve à la jonction des ressources, du territoire et du rapport de force partisan.
Des racines à Diabugu à l’entrée dans l’arène nationale
Le point de départ est clair : Musa S. Drammeh naît à Diabugu, localité située dans une Gambie intérieure où l’État central a longtemps dû composer avec la distance, l’enclavement, et le poids des réalités communautaires. Dans un pays étiré le long du fleuve Gambie, la politique a toujours été une affaire de géographie autant que d’idées : se faire un nom suppose d’exister dans son terroir, d’y consolider des appuis, puis de franchir l’échelle nationale.
C’est dans cette logique que s’inscrit l’un des premiers faits marquants de sa carrière : son ancrage électoral dans la circonscription de Sandu. En 1987, il se présente aux élections législatives et remporte le siège avec 2 202 voix, soit 52,55 % des suffrages. Cinq ans plus tard, en 1992, il conserve la circonscription, cette fois avec 3 177 voix et 64,29 %. Ces chiffres, au-delà de l’arithmétique, racontent une progression : davantage de voix, un écart renforcé, et la confirmation d’une implantation.
À cette époque, la Gambie vit encore dans le cadre politique d’avant 1994, et la PPP structure largement l’espace institutionnel. Drammeh s’inscrit dans cette matrice : un élu qui gagne, puis regagne, et dont la crédibilité se mesure à la fois à la stabilité de son siège et à sa capacité à rester audible dans un paysage dominé par des appareils solides.
Mais l’histoire gambienne n’est pas linéaire. Au milieu des années 1990, la vie politique est bouleversée, et les trajectoires individuelles doivent s’adapter à un nouvel environnement. Pour un acteur comme Drammeh, l’enjeu devient alors de ne pas disparaître dans les marges de l’après-rupture, et de trouver la voie d’un retour lorsque les conditions partisanes le permettront.
L’élu de Sandu, la longue parenthèse et la mécanique des partis
La période qui suit ses succès électoraux des années 1980 et 1990 met en lumière un autre aspect de son profil : la vie interne des partis. Loin d’être uniquement un homme d’élections, Drammeh se rattache à des fonctions de structure, celles qui ne font pas toujours la une mais qui comptent dans la survie d’un appareil.
Un jalon important survient en 2003 : il devient trésorier de la People’s Progressive Party, au moment où celle-ci est de nouveau autorisée et se réorganise après une période d’interdiction. Ce poste n’est pas anodin. La trésorerie, dans un parti, est une fonction de confiance : elle implique le contrôle des ressources, l’organisation financière, la capacité à faire fonctionner une machine militante. Cela suggère un rôle de gestionnaire autant que de politique, et une place reconnue dans les équilibres internes.
Ce passage est essentiel pour comprendre le fil qui relie l’élu local au ministre : la Gambie est un pays où les institutions sont fortement liées aux partis, et où les carrières se construisent souvent dans la fidélité à une organisation, puis dans la capacité à épouser un nouveau centre de gravité lorsque le pouvoir se déplace. Drammeh n’est pas décrit comme un transfuge spectaculaire, mais comme un homme qui demeure dans l’orbite des structures et qui, lorsque les circonstances changent, réapparaît dans les cercles décisionnels.
La réalité gambienne, marquée par l’importance de la loyauté et des réseaux, fait que les fonctions de coulisse pèsent autant que les tribunes publiques. La gestion interne, la discipline de parti, l’aptitude à incarner une continuité : autant d’éléments qui, sur la durée, peuvent préparer une nomination. L’étape de 2003 peut ainsi se lire comme une consolidation silencieuse, une manière de rester dans le jeu, même lorsque la scène nationale n’offre pas de premier rôle visible.
Le retour au centre sous Adama Barrow : conseiller, puis ministre des terres et du gouvernement local
La séquence Barrow ouvre un nouveau chapitre. Le 19 février 2017, Musa S. Drammeh est nommé conseiller spécial pour les investissements auprès du président Adama Barrow. Cette nomination, à peine un an après l’arrivée du nouveau pouvoir, indique un positionnement : Drammeh intègre l’équipe rapprochée sur un sujet sensible, celui des investissements, qui touche aux relations économiques, à la crédibilité de l’État et à la capacité du pays à attirer des capitaux.
L’année suivante, le mouvement s’accélère. Le 29 juin 2018, dans le cadre d’un remaniement, il est nommé ministre chargé des Terres et du Gouvernement local. Le portefeuille est lourd. En Gambie, la terre n’est pas seulement une question de cadastre ; elle se situe à la croisée des usages coutumiers, des besoins d’urbanisation, des tensions foncières et des attentes sociales. L’administration locale, de son côté, implique la relation directe entre l’État central et les collectivités, le financement des structures territoriales, et l’arbitrage de conflits souvent très concrets.
Drammeh occupe ce poste jusqu’au 4 mai 2022. Cette durée est en soi un indicateur : sur quatre années, il reste aux commandes d’un ministère fréquemment exposé, où les décisions peuvent rapidement devenir politiques. L’une des controverses publiques de cette période concerne l’attribution de terres à des responsables gouvernementaux, sujet sur lequel il s’exprime en confirmant l’existence d’allocations et en les présentant comme relevant d’une normalité administrative. La question foncière, en Gambie, cristallise facilement la suspicion : la rareté du foncier près des zones attractives, l’augmentation des valeurs, et le sentiment d’inégalités peuvent transformer une décision technique en affaire d’État.
Ce passage au ministère des Terres et du Gouvernement local façonne son image : celle d’un responsable confronté à des dossiers inflammables, obligé de justifier, d’arbitrer et de tenir une ligne qui protège l’exécutif tout en répondant à l’opinion. Il y a là une compétence de maintien : rester dans un ministère où chaque décision peut être contestée suppose une capacité à encaisser et à durer.
Au ministère des Pêches et des Ressources en eau : l’épreuve du concret, du littoral et des engagements internationaux
Le 4 mai 2022, Musa S. Drammeh change de périmètre : il est nommé ministre des Pêches et des Ressources en eau. Dans l’intitulé utilisé par plusieurs communications officielles et institutionnelles, le portefeuille inclut également les affaires de l’Assemblée nationale, signe d’une extension politique du rôle. Le poste le place au cœur d’enjeux économiques et sociaux immédiats. Dans un pays côtier et fluvial, la pêche n’est pas une industrie marginale : elle touche l’alimentation, l’emploi, les communautés littorales, et la stabilité de revenus souvent précaires.
Son action ministérielle se lit à travers plusieurs marqueurs.
D’abord, la dimension internationale. En 2022, une déclaration est prononcée au nom du ministre lors de la conférence des Nations unies consacrée à l’objectif de développement durable sur l’océan, à Lisbonne. Le texte souligne la contribution du secteur des pêches et de l’eau à l’économie gambienne, insiste sur la lutte contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée, et met en avant les menaces de pollution marine, de microplastiques et de réchauffement. Trois ans plus tard, en juin 2025, une autre déclaration attribuée au ministre est prononcée à Nice, lors d’une conférence onusienne sur l’océan : elle décrit la Gambie comme un État côtier bas, vulnérable à l’érosion et à la montée des eaux, évoque des politiques nationales, des actions contre la pêche illégale, la question des plastiques et des filets monofilaments, ainsi que l’ambition de renforcer des dispositifs de protection marine.
Ensuite, l’inscription dans des programmes et partenariats. En 2023, il apparaît comme la figure politique qui lance officiellement un programme soutenu par la FAO, PROREFISH Gambia, orienté vers la durabilité des pêches et la résilience face aux risques climatiques, notamment par des actions sur les écosystèmes côtiers comme les mangroves et des investissements d’infrastructure. Dans un pays exposé aux chocs climatiques, ces projets sont aussi des tests : la promesse de durabilité doit se traduire dans les villages, les débarcadères, les marchés et les circuits de transformation.
Troisième marqueur : la gestion des accords et des controverses. Le débat autour de l’accord de pêche avec l’Union européenne illustre la tension constante entre recettes publiques, accès aux ressources et perception de justice. Dans un échange rapporté publiquement, Drammeh reconnaît qu’il existe « une marge d’amélioration » concernant cet accord, tout en rejetant l’idée d’une fraude, et en évoquant la nécessité de réviser et d’examiner les termes. De tels dossiers mettent un ministre face à un dilemme : préserver un cadre international qui apporte des revenus et une coopération, tout en répondant aux inquiétudes locales sur la pression exercée sur les ressources halieutiques et sur la sécurité alimentaire.
Enfin, le ministère qu’il dirige se projette dans des formes de reddition de comptes internes. En août 2024, Musa Drammeh conduit une équipe technique au Presidential Delivery Forum, au State House, pour présenter les activités et le plan d’action du ministère. Ce type d’exercice, dans une architecture de gouvernance, participe d’une stratégie : démontrer que les portefeuilles ne sont pas seulement des lieux de nomination, mais des administrations capables de planifier, d’expliquer et de produire des résultats.
La fonction, ici, n’est pas seulement politique. Elle est profondément matérielle. La pêche et l’eau obligent à traiter des questions de contrôle, de régulation, de moyens maritimes, d’infrastructures, de préservation, mais aussi d’arbitrage social : entre pêche artisanale et activités industrielles, entre besoins de revenus immédiats et conservation, entre zones rurales et littoral. Drammeh, en occupant le poste depuis 2022, se retrouve associé à cette équation nationale, où chaque décision sur les ressources peut influencer le quotidien de milliers de ménages.
Un poids partisan croissant : du trésorier au président national du NPP, la consolidation d’un rôle politique
À côté des fonctions étatiques, l’autre scène est celle du parti. Le National People’s Party, formation associée au président Barrow, structure le pouvoir. Drammeh n’y apparaît pas comme un simple ministre « hors-sol » : il occupe des responsabilités internes qui renforcent sa position.
En 2022, lors d’un congrès et d’élections internes relayés par des médias, il est élu trésorier national du NPP. Là encore, la fonction renvoie à un registre qu’il connaît : la gestion des ressources, l’organisation financière, la confiance de l’appareil. Être trésorier, dans un parti au pouvoir, signifie souvent se situer au contact de la mobilisation, des campagnes, des réseaux de soutien.
En décembre 2025, un nouveau palier est franchi : Drammeh est annoncé comme ayant été élevé au rang de président national du parti, après avoir servi comme trésorier. Cette évolution, officialisée dans le calendrier des réorganisations partisanes, éclaire un aspect clé du personnage : son insertion progressive dans le cœur de la machine politique. Il ne s’agit plus uniquement d’administrer un ministère ; il s’agit de tenir un rôle d’autorité interne dans une formation qui se prépare à des échéances électorales majeures.
À cela s’ajoute la dimension diaspora, devenue un terrain politique à part entière. À l’automne 2025, des structures du NPP à l’étranger, notamment en France, saluent son implication lors d’une visite à Paris, présentée comme un geste de cohésion et de rapprochement entre la direction et les militants hors du pays. Dans une Gambie où la diaspora pèse économiquement et politiquement, ces déplacements sont plus qu’un symbole : ils participent à la collecte, à la mobilisation, et à la légitimation d’un parti au pouvoir.
Ce double ancrage, gouvernement et parti, n’est pas rare en Afrique de l’Ouest, mais il prend ici une forme nette : Drammeh occupe un ministère stratégique et, en parallèle, gravit les échelons internes. Cette configuration renforce son poids, mais l’expose aussi : un responsable visible dans l’appareil partisan est souvent davantage associé aux succès et aux critiques du pouvoir.
Dans le paysage gambien, où les débats sur la gouvernance, la gestion des ressources et la transparence restent vifs, sa trajectoire illustre un phénomène : la montée en puissance de profils qui combinent expérience ancienne, capacité de gestion et alignement sur la direction politique actuelle. Musa S. Drammeh n’est pas présenté comme l’architecte idéologique d’une ère nouvelle ; il incarne plutôt une continuité organisée, un homme de structure devenu homme de portefeuille, puis homme de parti.
En définitive, sa biographie politique raconte une Gambie en transition permanente : d’un passé parlementaire avant 1994 à un présent façonné par l’ère Barrow, des batailles locales de Sandu aux enjeux maritimes et climatiques, des comptes d’un parti historique à la présidence d’un parti présidentiel. Et si une carrière se juge aussi à ce qu’elle résiste, la sienne se lit comme une succession d’adaptations, chacune vérifiable, chacune inscrite dans le temps long d’un pays où la politique est, plus que jamais, une affaire de ressources et de territoires.



