Né dans un Kenya rural encore marqué par les héritages de la période coloniale et les premières décennies de l’indépendance, William Samoei Ruto s’est imposé au fil des années comme l’une des figures politiques majeures de l’Afrique de l’Est. Son parcours, souvent présenté comme une ascension sociale spectaculaire, a nourri autant l’admiration que la controverse. De ses débuts modestes dans la vallée du Rift à son accession à la magistrature suprême en 2022, Ruto a construit une carrière politique dense, marquée par des alliances stratégiques, des ruptures spectaculaires, des ambitions assumées et une capacité certaine à mobiliser les foules. Sa trajectoire reflète aussi les tensions profondes de la société kényane contemporaine, traversée par les enjeux ethniques, économiques et institutionnels. Cette biographie retrace les grandes étapes de la vie de William Samoei Ruto, en s’attachant à replacer son itinéraire personnel et politique dans le contexte plus large de l’histoire récente du Kenya.
Enfance, origines familiales et formation académique
William Samoei Ruto voit le jour le 21 décembre 1966 dans le village de Kamagut, situé dans le comté d’Uasin Gishu, au cœur de la vallée du Rift. Il appartient à la communauté kalenjin, l’un des groupes ethniques importants du Kenya, historiquement implanté dans cette région fertile mais politiquement sensible. Son enfance se déroule dans un environnement rural modeste, au sein d’une famille d’agriculteurs. Cette origine paysanne occupera plus tard une place centrale dans son discours politique, Ruto se présentant volontiers comme un enfant du peuple, ayant grandi loin des privilèges urbains et des élites traditionnelles.
Très tôt, il est confronté aux réalités économiques difficiles qui touchent de nombreuses familles kényanes à cette époque. Il fréquente l’école primaire locale, puis poursuit ses études secondaires grâce aux sacrifices consentis par ses parents. Élève sérieux, il se distingue par une discipline de travail qui lui permet d’accéder à l’enseignement supérieur, une opportunité encore rare pour de nombreux jeunes de sa génération issus de zones rurales.
William Ruto intègre l’université de Nairobi, la plus prestigieuse institution académique du pays, où il étudie la botanique et la zoologie. Il obtient un bachelor of science, puis poursuit des études de troisième cycle. Il décroche un master et, plus tard, un doctorat en écologie végétale. Ce parcours académique, souvent mis en avant par ses partisans, contribue à façonner son image d’homme instruit et compétent, capable de comprendre les enjeux environnementaux et agricoles, essentiels dans un pays où l’agriculture demeure un pilier économique.
Durant ses années universitaires, Ruto s’implique activement dans la vie étudiante. Il est élu à des responsabilités au sein des organisations estudiantines, notamment à la tête de la Kenya African Students Organisation. Cette période est déterminante, car elle lui permet de développer des réseaux, d’affiner ses talents oratoires et de se familiariser avec les mécanismes de la mobilisation politique. C’est également à l’université qu’il se forge une conscience politique plus affirmée, dans un contexte où le Kenya est encore marqué par le parti unique et par les luttes pour l’ouverture démocratique.
Les débuts politiques et l’ascension au sein de la scène nationale
L’entrée de William Ruto dans la politique nationale intervient dans les années 1990, une décennie charnière pour le Kenya, marquée par la réintroduction du multipartisme et par de vives tensions politiques. Il se rapproche alors de Daniel arap Moi, président du Kenya de 1978 à 2002 et figure dominante de la politique kényane pendant près d’un quart de siècle. Cette alliance est décisive pour la carrière de Ruto, qui devient rapidement l’un des jeunes protégés du chef de l’État, lui-même issu de la communauté kalenjin.
En 1997, William Ruto est élu député de la circonscription d’Eldoret North, un bastion stratégique de la vallée du Rift. Cette victoire marque son entrée officielle au Parlement et le début d’une carrière politique nationale. Au sein de l’Assemblée, il se fait remarquer par son dynamisme et sa loyauté envers le régime en place, tout en cultivant une image de représentant des populations rurales et agricoles.
Sous la présidence de Daniel arap Moi, Ruto occupe plusieurs fonctions gouvernementales. Il est nommé ministre adjoint, puis ministre à part entière, notamment au sein des portefeuilles de l’Intérieur et de l’Enseignement supérieur. Ces responsabilités lui permettent d’acquérir une expérience administrative significative et de renforcer son ancrage politique. Il apprend à naviguer dans les arcanes du pouvoir, à gérer les équilibres internes et à consolider son influence au sein de la majorité présidentielle.
La fin du régime Moi en 2002 constitue un tournant. Le Kenya connaît alors une alternance historique avec l’élection de Mwai Kibaki. Ruto, qui avait soutenu le candidat choisi par Moi, se retrouve dans l’opposition. Cette période, loin de freiner ses ambitions, lui offre l’occasion de se repositionner politiquement. Il participe à la création de nouvelles alliances et s’impose progressivement comme l’un des leaders de l’opposition, capable de fédérer des forces diverses autour de projets communs.
Au milieu des années 2000, Ruto devient l’un des acteurs clés du Mouvement démocratique orange, formation politique qui joue un rôle central dans le débat constitutionnel et dans la contestation du pouvoir en place. Son charisme, son sens de la stratégie et sa capacité à mobiliser les foules contribuent à renforcer sa stature nationale. Il apparaît désormais comme un prétendant crédible aux plus hautes fonctions de l’État.
Crises postélectorales, responsabilités ministérielles et défis judiciaires
Les élections générales de 2007 plongent le Kenya dans l’une des crises les plus graves de son histoire récente. Les violences postélectorales, déclenchées par des accusations de fraude, font plus d’un millier de morts et déplacent des centaines de milliers de personnes. William Ruto se trouve alors au cœur de la tourmente politique, en tant que figure influente de l’opposition et leader régional.
À la suite de la médiation internationale, un gouvernement de coalition est mis en place en 2008, réunissant les principaux camps rivaux. Dans ce cadre, Ruto est nommé ministre de l’Agriculture, un portefeuille stratégique dans un pays où la sécurité alimentaire et le développement rural sont des enjeux majeurs. À ce poste, il lance plusieurs réformes visant à soutenir les agriculteurs, à améliorer la distribution des intrants et à renforcer la productivité du secteur.
Son passage au ministère de l’Agriculture est toutefois entaché par des controverses, notamment autour de la gestion des terres et de l’attribution de concessions. Parallèlement, les violences postélectorales de 2007-2008 donnent lieu à des enquêtes internationales. William Ruto est mis en accusation par la Cour pénale internationale, qui le soupçonne d’avoir joué un rôle dans l’organisation des violences. Cette procédure judiciaire marque profondément sa trajectoire politique et personnelle.
Pendant plusieurs années, Ruto clame son innocence et dénonce une instrumentalisation politique de la justice internationale. Il poursuit néanmoins sa carrière, bénéficiant d’un soutien populaire important, notamment dans la vallée du Rift. En 2016, les charges retenues contre lui par la Cour pénale internationale sont abandonnées, faute de preuves suffisantes et en raison de l’effondrement de plusieurs témoignages. Cette issue est perçue par ses partisans comme une victoire politique et judiciaire, renforçant son image de leader résilient face à l’adversité.
Cette période de turbulences contribue à forger le caractère politique de William Ruto. Elle renforce sa méfiance à l’égard des institutions internationales et nourrit un discours axé sur la souveraineté nationale et la défense des intérêts kényans. Elle consolide également sa base électorale, mobilisée autour d’un sentiment de solidarité et de défi face aux pressions extérieures.
La vice-présidence aux côtés d’Uhuru Kenyatta
En 2013, William Ruto franchit une nouvelle étape décisive en s’alliant à Uhuru Kenyatta, fils du premier président du Kenya et figure centrale de la politique nationale. Ensemble, ils forment un ticket présidentiel inédit, réunissant deux communautés historiquement rivales, les Kikuyu et les Kalenjin. Cette alliance stratégique vise à dépasser les clivages ethniques qui ont longtemps structuré la vie politique kényane.
Le duo Kenyatta-Ruto remporte l’élection présidentielle de 2013 dès le premier tour. William Ruto devient alors vice-président de la République, le plus jeune à occuper cette fonction dans l’histoire du pays. Son rôle consiste à soutenir le président dans la mise en œuvre du programme gouvernemental, tout en assumant des responsabilités spécifiques, notamment en matière de développement régional et de coordination des projets d’infrastructures.
Durant son mandat de vice-président, Ruto est l’un des visages les plus actifs du gouvernement. Il sillonne le pays, multiplie les rencontres avec les populations locales et se positionne comme un relais essentiel entre l’exécutif et les territoires. Il met en avant des projets de développement axés sur les routes, l’énergie, l’agriculture et l’industrialisation, cherchant à renforcer la croissance économique et à réduire les inégalités.
La réélection du ticket Kenyatta-Ruto en 2017, à l’issue d’un scrutin contesté et partiellement annulé par la Cour suprême avant d’être rejoué, confirme la centralité de Ruto dans le paysage politique. Toutefois, la seconde moitié du mandat est marquée par une dégradation progressive des relations entre le président et son vice-président. Le rapprochement inattendu entre Uhuru Kenyatta et son ancien rival Raila Odinga, scellé par une poignée de main historique en 2018, marginalise politiquement Ruto.
Ce dernier se retrouve de plus en plus isolé au sein de l’exécutif, tandis qu’il prépare ouvertement sa candidature à la présidence. Cette période est caractérisée par des tensions internes, des luttes d’influence et une recomposition des alliances. Ruto adopte alors un discours résolument tourné vers les classes populaires, se présentant comme le défenseur des laissés-pour-compte face aux élites politiques traditionnelles.
L’élection présidentielle de 2022 et l’exercice du pouvoir
L’élection présidentielle de 2022 constitue l’aboutissement de la longue trajectoire politique de William Samoei Ruto. Candidat à la tête d’une large coalition, il mène une campagne intense, centrée sur ce qu’il appelle l’économie ascendante, un projet visant à soutenir les petites entreprises, les travailleurs informels et les agriculteurs. Son message, axé sur la méritocratie et la redistribution des opportunités économiques, rencontre un écho important auprès d’une population confrontée à la hausse du coût de la vie et au chômage.
Le scrutin de 2022 est particulièrement disputé et se joue à une marge étroite. La victoire de Ruto est confirmée par la Cour suprême, malgré les contestations de ses adversaires. Il est investi président de la République du Kenya en septembre 2022, succédant à Uhuru Kenyatta. Cette accession au pouvoir marque une rupture symbolique, Ruto incarnant, selon ses propres termes, l’arrivée d’un leader issu des couches populaires au sommet de l’État.
Dès le début de son mandat, le nouveau président fait face à des défis considérables. Le Kenya est confronté à une situation économique difficile, marquée par une dette publique élevée, des pressions inflationnistes et des attentes sociales fortes. Ruto s’engage à rationaliser les dépenses publiques, à lutter contre la corruption et à stimuler la croissance par le soutien aux secteurs productifs.
Sur le plan international, il adopte une posture pragmatique, cherchant à renforcer les partenariats économiques tout en affirmant la place du Kenya comme acteur régional majeur en Afrique de l’Est. Il s’implique activement dans les efforts de médiation régionale et dans les discussions sur les enjeux climatiques, mettant en avant l’expérience agricole du pays et son potentiel en matière d’énergies renouvelables.
La présidence de William Ruto suscite toutefois des débats et des critiques. Certaines réformes économiques, notamment en matière fiscale, provoquent des mouvements de contestation sociale. Les opposants l’accusent de favoriser certaines élites économiques et de ne pas tenir toutes ses promesses de campagne. Ses partisans, à l’inverse, saluent sa détermination à transformer l’économie et à rompre avec des pratiques qu’ils jugent inefficaces.
Au-delà des polémiques, William Samoei Ruto demeure une figure centrale de la vie politique kényane, dont le parcours illustre les dynamiques complexes d’un pays en quête de stabilité, de prospérité et de justice sociale. Sa biographie, marquée par une ascension progressive, des épreuves judiciaires et des succès électoraux, témoigne de la capacité d’un acteur politique à s’imposer durablement dans un environnement souvent imprévisible. Elle éclaire également les transformations profondes du Kenya contemporain, où les trajectoires individuelles s’entrelacent étroitement avec les enjeux collectifs et les aspirations d’une nation tout entière.



