Issu d’un milieu rural parmi les plus modestes du Lesotho, Sam Matekane s’est imposé au fil des décennies comme l’une des figures les plus marquantes du pays. Longtemps connu comme un entrepreneur discret mais redoutablement efficace, il est devenu en 2022 le Premier ministre du royaume montagneux d’Afrique australe, bouleversant un paysage politique miné par l’instabilité chronique. Sa trajectoire personnelle, économique et politique illustre à la fois les possibilités d’ascension sociale dans un contexte difficile et les attentes immenses placées dans un homme présenté comme un réformateur pragmatique. Cette biographie retrace les grandes étapes de sa vie, depuis son enfance dans les hautes terres du Lesotho jusqu’à son accession au sommet de l’État, en passant par la construction d’un empire économique et un engagement social profondément ancré dans son parcours.
Une enfance rurale marquée par la pauvreté et le travail
Sam Matekane, de son nom complet Ntsokoane Samuel Matekane, naît le 15 mars 1958 dans le district de Thaba-Tseka, l’une des régions les plus enclavées et montagneuses du Lesotho. À l’époque, le pays est encore connu sous le nom de Basutoland et demeure sous administration britannique. Il grandit dans le village de Mantšonyane, au sein d’une famille nombreuse de quatorze enfants, dans un environnement rural où l’agriculture de subsistance et l’élevage constituent les principales sources de revenus.
Dès son plus jeune âge, Sam Matekane est confronté aux réalités de la pauvreté. Comme beaucoup d’enfants de sa génération dans les zones rurales, il participe très tôt aux travaux agricoles, gardant le bétail et aidant aux cultures vivrières. Cette immersion précoce dans le monde du travail forge chez lui un sens aigu de l’effort, de la discipline et de la responsabilité, des traits de caractère qu’il évoquera plus tard pour expliquer sa réussite.
Son parcours scolaire reste relativement court. Il fréquente l’école primaire de son village avant de poursuivre ses études secondaires à Maseru, la capitale du Lesotho, où il obtient un certificat junior après trois années d’enseignement secondaire. Contraint par des considérations financières et familiales, il ne poursuit pas d’études supérieures. Cette absence de formation académique avancée ne l’empêchera toutefois pas de développer une compréhension fine des mécanismes économiques et industriels, acquise par l’expérience et l’observation.
Dans sa jeunesse, Sam Matekane effectue divers emplois, notamment en Afrique du Sud voisine, pays avec lequel le Lesotho entretient des liens économiques étroits. Il y découvre le monde de la mécanique, de la construction et des mines, secteurs qui joueront plus tard un rôle central dans sa trajectoire professionnelle. Ces années de formation informelle, souvent difficiles, constituent une étape déterminante dans la construction de son ambition et de sa vision entrepreneuriale.
La construction progressive d’un empire économique
L’entrée de Sam Matekane dans le monde des affaires se fait de manière modeste et pragmatique. À ses débuts, il s’engage dans le commerce de bétail et l’élevage, activités traditionnelles mais essentielles dans les zones rurales du Lesotho. Cette première expérience entrepreneuriale lui permet d’accumuler un capital de départ et de développer des compétences en gestion et en négociation.
Le véritable tournant intervient au milieu des années 1980. En 1986, il fonde une petite entreprise de fabrication de briques, répondant à une demande croissante en matériaux de construction dans un pays en développement. La même année, il crée Matekane Transport and Plant Hire, une société spécialisée dans le transport et la location d’équipements lourds destinés aux chantiers de construction et d’infrastructures. Cette initiative marque le début d’une expansion rapide et structurée de ses activités.
En 1992, Sam Matekane consolide l’ensemble de ses entreprises sous une holding baptisée Matekane Group of Companies. Ce groupe devient progressivement l’un des conglomérats privés les plus importants du Lesotho, opérant dans des secteurs clés tels que la construction, le transport, l’exploitation minière, l’aviation et l’immobilier. Son modèle repose sur une diversification stratégique, visant à réduire les risques tout en profitant des opportunités offertes par l’économie nationale.
L’exploitation minière, et plus particulièrement le secteur des diamants, constitue l’un des piliers de sa fortune. Par l’intermédiaire de filiales spécialisées, le groupe Matekane devient un acteur majeur de la sous-traitance minière, travaillant notamment avec la mine de Letseng, mondialement connue pour la taille exceptionnelle et la valeur de ses diamants. Cette implication dans l’industrie extractive contribue à faire de Sam Matekane l’homme le plus riche du Lesotho, statut largement reconnu dans le pays.
Parallèlement, il investit dans l’aviation en lançant une compagnie aérienne privée destinée à faciliter les déplacements d’affaires et à améliorer la connectivité du Lesotho, pays enclavé et difficile d’accès. Il s’intéresse également au développement immobilier et à la réalisation de projets d’infrastructures, participant à la modernisation progressive du paysage urbain et économique national.
La réussite de Sam Matekane repose autant sur sa capacité à identifier des opportunités que sur une gestion rigoureuse de ses entreprises. Connu pour son style de management direct et son exigence, il s’entoure de collaborateurs techniques tout en conservant un contrôle étroit sur les décisions stratégiques. Cette approche lui permet de traverser les périodes d’instabilité économique et politique qui ont marqué le Lesotho pendant plusieurs décennies.
Un engagement social et philanthropique profondément ancré
Malgré l’ampleur de sa réussite financière, Sam Matekane cultive l’image d’un homme attaché à ses origines et conscient de ses responsabilités sociales. Son engagement philanthropique s’inscrit dans une logique de redistribution et de développement local, en particulier dans les régions rurales longtemps marginalisées par les politiques publiques.
Dans son village natal de Mantšonyane, il finance la construction d’infrastructures essentielles, telles que des écoles, un stade de football et un centre de conventions. Ces projets visent à offrir aux jeunes générations des opportunités éducatives et culturelles accrues, tout en stimulant l’économie locale. Il soutient également des initiatives agricoles, mettant en place des configurations de fermes communautaires et des programmes de partage des coûts afin d’améliorer la productivité et la sécurité alimentaire.
L’action philanthropique de Sam Matekane s’est révélée particulièrement visible lors de la pandémie de Covid-19. Face à un système de santé fragilisé et à des ressources publiques limitées, il finance l’achat de matériel médical, de kits de dépistage, de vaccins et d’ambulances. Ces contributions, effectuées par le biais de ses entreprises et de fondations associées, ont joué un rôle notable dans la réponse sanitaire du pays.
Il soutient également les forces de sécurité et les services publics, notamment par la fourniture d’équipements et d’uniformes, soulignant sa volonté de contribuer à la stabilité et à la sécurité nationales. Cet engagement, largement relayé par les médias locaux, renforce sa popularité auprès d’une population lassée par des décennies de crises politiques et économiques.
Pour ses partisans, cette philanthropie témoigne d’un sens aigu du devoir et d’un leadership fondé sur l’action concrète plutôt que sur les discours. Pour ses détracteurs, elle soulève néanmoins des questions sur l’influence croissante d’un acteur privé dans des domaines relevant traditionnellement de l’État. Ces débats préfigurent les interrogations qui accompagneront son entrée en politique.
Une entrée tardive mais spectaculaire en politique
Pendant la majeure partie de sa carrière, Sam Matekane reste éloigné de la sphère politique. Il ne détient aucun mandat électif et ne s’affiche pas comme un soutien officiel des partis traditionnels du Lesotho. Ce positionnement change radicalement en 2022, dans un contexte de profonde lassitude populaire vis-à-vis d’un système politique marqué par l’instabilité chronique, les coalitions fragiles et les crises institutionnelles à répétition.
En mars 2022, à l’âge de 64 ans, Sam Matekane fonde son propre parti politique, la Révolution pour la prospérité. Cette formation se présente comme un mouvement de rupture, axé sur la bonne gouvernance, la lutte contre la corruption, la création d’emplois et la relance économique. Sa campagne repose sur un discours pragmatique, largement inspiré de son expérience d’entrepreneur, et sur une forte capacité de mobilisation financière et médiatique.
À la surprise générale, la Révolution pour la prospérité remporte une victoire éclatante lors des élections législatives d’octobre 2022, obtenant 56 sièges sur 120 à l’Assemblée nationale. Ce résultat place le parti en tête, devant les formations historiques, et bouleverse l’équilibre politique du pays. Pour accéder au pouvoir, Sam Matekane forme une coalition avec deux partis de taille plus modeste, assurant ainsi une majorité parlementaire stable.
Le 28 octobre 2022, il est officiellement nommé Premier ministre du Lesotho. Son accession au pouvoir est perçue comme un tournant majeur, tant par ses partisans, qui y voient l’espoir d’un renouveau politique, que par ses opposants, qui expriment des réserves sur son manque d’expérience institutionnelle et les risques de conflits d’intérêts.
Cette transition du monde des affaires à celui de la politique place Sam Matekane sous une surveillance accrue. Il doit désormais démontrer sa capacité à transformer un succès entrepreneurial en leadership politique efficace, dans un pays confronté à de nombreux défis structurels.
Premier ministre face aux défis de la gouvernance et de l’avenir
À la tête du gouvernement, Sam Matekane hérite d’un Lesotho confronté à des problèmes complexes et persistants. Le pays souffre d’un taux de chômage élevé, en particulier chez les jeunes, d’une pauvreté endémique et d’une dépendance économique marquée vis-à-vis de l’Afrique du Sud. Les institutions publiques, affaiblies par des années de crises politiques, peinent à gagner la confiance des citoyens.
Dès le début de son mandat, le Premier ministre affiche sa volonté de réformer la gouvernance et de lutter contre la corruption, qu’il identifie comme l’un des principaux freins au développement. Il prône une gestion rigoureuse des finances publiques, inspirée des pratiques du secteur privé, et met en avant la nécessité de créer un environnement favorable à l’investissement et à l’entrepreneuriat local.
Parmi ses initiatives figurent des programmes destinés à soutenir les petites et moyennes entreprises, à encourager l’innovation et à favoriser l’insertion économique des jeunes. Il lance également des projets visant à moderniser l’administration et à améliorer l’efficacité des services publics, tout en promettant une plus grande transparence dans l’attribution des contrats publics.
Néanmoins, son mandat est marqué par des défis importants. Les critiques portent notamment sur la gestion des conflits d’intérêts potentiels entre ses anciennes activités commerciales et ses responsabilités gouvernementales. Sam Matekane affirme avoir pris des mesures pour se retirer de la gestion opérationnelle de ses entreprises, mais le débat reste vif dans l’opinion publique.
Sur le plan politique, il doit maintenir la cohésion de sa coalition et naviguer dans un environnement institutionnel fragile, où les tensions entre les pouvoirs civils et les forces de sécurité ont, par le passé, conduit à des crises majeures. Sa capacité à instaurer un climat de stabilité durable constitue l’un des enjeux centraux de son mandat.
À l’international, Sam Matekane cherche à renforcer les relations du Lesotho avec ses partenaires régionaux et à attirer des investissements étrangers, tout en défendant les intérêts spécifiques d’un petit État enclavé. Il s’efforce de projeter l’image d’un pays ouvert aux affaires, mais soucieux de préserver sa souveraineté et son tissu social.
Au-delà des politiques et des réformes, la figure de Sam Matekane continue de susciter des débats passionnés. Pour certains, il incarne une nouvelle génération de dirigeants africains issus du secteur privé, capables d’apporter une approche pragmatique et orientée vers les résultats. Pour d’autres, il représente les risques d’une concentration excessive du pouvoir économique et politique entre les mains d’un seul homme.
Quoi qu’il en soit, le parcours de Sam Matekane, depuis les montagnes reculées de Thaba-Tseka jusqu’au bureau du Premier ministre, demeure l’un des récits les plus marquants de l’histoire récente du Lesotho. Son avenir politique, comme celui du pays qu’il dirige, dépendra de sa capacité à transformer une réussite individuelle en progrès collectif durable, dans un contexte où les attentes de la population n’ont jamais été aussi élevées.



