À Banjul, son nom est désormais indissociable d’un ministère qui concentre, en Gambie, une part décisive des équilibres institutionnels : sécurité intérieure, immigration, protection civile, gestion des rassemblements, mais aussi dialogue permanent avec une société marquée par les séquelles de l’ère autoritaire et les attentes de la transition démocratique. Abdoulie Sanyang s’est imposé au cœur de cet appareil d’État par un parcours singulier, à la fois juridique et policier, qui l’a conduit du commandement opérationnel au banc du gouvernement. Ancien chef de la police, formé au droit, bilingue, il arrive au ministère avec l’expérience d’une carrière de plusieurs décennies dans les forces de l’ordre. Mais son entrée en politique, dans un poste exposé, s’accompagne aussi de controverses, de débats sur la gouvernance sécuritaire et d’interrogations sur la place de l’exécutif dans les enquêtes sensibles.
Dans un pays de quelque 2,7 millions d’habitants, où l’État est petit par la taille mais central par ses fonctions, le ministre de l’Intérieur est un rouage stratégique. C’est à cette fonction qu’Abdoulie Sanyang a été nommé lors d’un remaniement du président Adama Barrow, après avoir dirigé la Gambia Police Force. Son itinéraire, entre droit, administration policière et responsabilités ministérielles, offre une lecture concrète des tensions actuelles : professionnalisation des services, exigence de transparence, maintien de l’ordre dans un espace public plus ouvert qu’hier, et pression politique autour des affaires à fort retentissement.
Une formation juridique et un profil bilingue revendiqué
La biographie institutionnelle d’Abdoulie Sanyang met d’abord en avant un socle académique orienté vers le droit et les langues. Il est présenté comme diplômé en droit de l’Université de Gambie et a été admis au barreau en 2000 en tant que barrister. À cet ancrage juridique s’ajoutent des diplômes et certificats liés à l’enseignement et aux études linguistiques, notamment un diplôme avancé en éducation en anglais et en français, ainsi que des formations en linguistique et en droit. Cette dimension n’est pas un simple détail de CV : elle éclaire sa capacité à naviguer entre l’univers des textes, des procédures et des relations interinstitutionnelles, dans un pays où le droit est un terrain de recomposition depuis la fin du régime de Yahya Jammeh.
Le bilinguisme, revendiqué en anglais et en français, renvoie aussi à l’environnement régional. La Gambie, enclavée dans le Sénégal francophone, entretient des coopérations sécuritaires et administratives transfrontalières permanentes. Dans ce contexte, la capacité à travailler dans les deux langues peut peser dans les échanges techniques, les formations, les rencontres de haut niveau et la conduite de dossiers conjoints.
Ce profil juridique, enfin, façonne une partie de l’image publique du ministre : celle d’un responsable qui peut argumenter en termes de normes, de procédures et de responsabilités, y compris lorsqu’il doit défendre l’action de l’administration face aux élus ou aux critiques. C’est un avantage certain, mais aussi un terrain de mise à l’épreuve : dans les débats sensibles, les attentes se portent précisément sur la conformité de l’action publique aux règles, sur la séparation des rôles entre exécutif, police et justice, et sur l’indépendance des enquêtes.
De la police au sommet : trois décennies dans un appareil en transformation
Avant d’entrer au gouvernement, Abdoulie Sanyang a construit l’essentiel de sa carrière au sein de la Gambia Police Force, où il est décrit comme ayant occupé de multiples responsabilités, du terrain à l’état-major. Les éléments communiqués sur son parcours citent notamment des fonctions telles qu’inspecteur général de police, adjoint à l’inspecteur général, assistant inspecteur général, commissaire chargé de l’administration, responsable d’un département lié au soutien aux opérations de paix, assistant personnel de l’inspecteur général, porte-parole et responsable des relations publiques, ainsi que des postes de coordination et de commandement local. Cette accumulation de rôles souligne une trajectoire classique de carrière dans un corps hiérarchisé, mais aussi une familiarité avec des dimensions très diverses : communication, organisation interne, gestion des ressources, et pilotage des unités.
La bascule la plus visible intervient en 2021, lorsqu’il est nommé inspecteur général de police (IGP), prenant la tête de l’institution. À ce moment, la Gambie est engagée dans une séquence de réformes, où l’enjeu n’est pas seulement de moderniser des procédures, mais aussi de reconstruire une confiance abîmée entre forces de l’ordre et citoyens. Le patron de la police devient alors un acteur scruté : son style de commandement, sa lecture des priorités, sa capacité à encadrer les pratiques, et la manière dont la police répond à des dossiers sensibles.
C’est aussi durant cette période qu’un prix régional est mentionné dans sa biographie officielle : en novembre 2022, Abdoulie Sanyang reçoit une distinction attribuée par Africa Security Watch, présentée comme récompensant sa performance en matière de leadership, et décrite comme une première pour un inspecteur général en exercice. Ces éléments, souvent utilisés pour asseoir une légitimité institutionnelle, s’inscrivent dans une logique de valorisation de la réforme et de la professionnalisation, même si la perception publique d’une institution ne se mesure pas seulement à ses distinctions.
Un point mérite d’être rappelé, tant la confusion est fréquente : Abdoulie Sanyang est aussi le nom d’autres personnalités gambiennes, notamment dans le sport. Le responsable politique dont il est question ici est l’ancien chef de la police devenu ministre, et non l’homonyme footballeur.
Le passage au ministère : une nomination politique à haute intensité
Le 15 mars 2024 marque un tournant : à l’occasion d’un remaniement, le président Adama Barrow relève Abdoulie Sanyang de ses fonctions d’inspecteur général de police et le nomme ministre de l’Intérieur. La décision s’accompagne d’un mouvement plus large de réaffectations au sein du cabinet et de l’administration, et s’inscrit explicitement dans le cadre des pouvoirs constitutionnels du président. Le texte officiel souligne sa trajectoire de “career police officer” et mentionne qu’il a, à l’origine, été formé comme enseignant de français, avant de poursuivre sa voie professionnelle dans la police et le droit.
Ce passage de la tête de la police à un ministère qui supervise l’écosystème sécuritaire est une promotion, mais aussi un changement de nature. L’IGP est un chef de corps ; le ministre est un acteur politique, comptable devant le président et sous le regard du parlement, amené à arbitrer, à répondre publiquement et à porter une ligne gouvernementale. Il hérite aussi d’un portefeuille où les sujets se superposent : prévention de la criminalité, maintien de l’ordre, gestion des frontières, coordination avec les services d’immigration, et représentation internationale sur des dossiers sensibles, de la lutte contre la corruption à la coopération régionale.
La cérémonie de prestation de serment des nouveaux ministres, à l’État House de Banjul, officialise cette entrée en fonction. Ce rituel institutionnel rappelle la dimension politique de la mission : un ministre n’est pas seulement un gestionnaire, mais l’incarnation d’une orientation de l’exécutif. Très vite, Abdoulie Sanyang apparaît dans des séquences où l’Intérieur est en première ligne : questions au parlement, communication sur des enquêtes, messages sur la préparation des élections à venir, ou engagements bilatéraux lors de déplacements présidentiels.
L’une des logiques visibles depuis son arrivée au gouvernement consiste à valoriser la stabilité et la coopération, notamment sur la scène régionale. Lors d’une séquence de visites d’État en Guinée-Bissau, son nom apparaît parmi les signataires, côté gambien, d’accords de coopération, dont un volet sécuritaire. Ce type de dossiers illustre le rôle du ministère au-delà des frontières : lutte contre les trafics, coordination policière, échanges d’informations et mécanismes de réponse commune.
Gouverner la sécurité dans une démocratie sous pression
À partir du moment où il devient ministre, Abdoulie Sanyang doit répondre à une équation délicate : rassurer sur la capacité de l’État à assurer l’ordre public, tout en s’inscrivant dans un cadre démocratique où la contestation et la critique sont plus visibles. Dans les débats publics, la sécurité est rarement un sujet neutre. Elle touche au quotidien des citoyens, mais aussi à des questions de libertés, de perception de l’impunité, de réforme de la police, et de crédibilité de l’exécutif.
En 2025, Abdoulie Sanyang est ainsi associé à des déclarations et échanges publics sur la situation criminelle, sur les capacités de la police et sur la préparation de l’échéance présidentielle de 2026. Dans l’arène politique, les mots comptent : affirmer que le taux de criminalité est bas peut être présenté comme une preuve d’efficacité, mais aussi comme une minimisation de faits vécus par la population. Des voix critiques l’ont accusé de donner une image trompeuse de la réalité. Au-delà de la polémique ponctuelle, ce genre d’épisode révèle un dilemme : comment communiquer sans alimenter la peur, tout en reconnaissant les inquiétudes et les faits divers qui structurent les conversations publiques ?
L’autre défi tient à la transformation de l’institution policière elle-même. Comme ancien patron de la police, Abdoulie Sanyang connaît de l’intérieur les besoins en formation, équipements, organisation et culture professionnelle. Mais au ministère, il doit aussi gérer les attentes de redevabilité : transparence des procédures, gestion des plaintes, réponses aux abus, et articulation avec le pouvoir judiciaire. Il peut valoriser la réforme, mais il ne contrôle pas seul l’ensemble de la chaîne. La crédibilité du discours dépend alors de la cohérence entre les annonces, les résultats observables et la manière dont les dossiers sensibles sont traités.
Le ministre se retrouve également au croisement de l’Intérieur et des finances publiques dès que des enquêtes concernent des entreprises d’État ou des institutions stratégiques. Lors d’interventions liées à des soupçons de fraude ou de malversations, l’Intérieur est attendu sur un point précis : l’indépendance et la solidité des investigations. Dans un pays où l’opinion publique suit de près les affaires de gouvernance, chaque mention de “dossier en cours” peut nourrir des soupçons de pression politique ou, au contraire, d’inaction.
Controverses et épreuves : censure parlementaire, enquêtes sensibles et attentes de transparence
L’année 2025 place Abdoulie Sanyang au centre d’une séquence politique particulièrement délicate : des commissions de l’Assemblée nationale s’intéressent à un dossier lié à une importation de carburant associée au débat public sur un “Russian oil scandal”. Dans ce contexte, des recommandations sont formulées en vue d’une procédure de censure visant des membres du gouvernement, dont le ministre de l’Intérieur. Les éléments rapportés dans la presse gambienne décrivent notamment des accusations d’interférence dans des investigations policières, en lien avec un rapport de la Financial Intelligence Unit, et reprochent une gestion contestée de la chaîne de commandement autour de l’enquête.
Il faut mesurer ce que représente, institutionnellement, une telle dynamique. Dans un régime où l’exécutif a longtemps été dominant, la possibilité même d’une censure, et la publicité des débats autour d’un rapport parlementaire, sont révélatrices d’un parlement qui cherche à affirmer son rôle de contrôle. Les mécanismes sont encadrés, et la presse a rappelé les conditions politiques requises pour qu’un vote de censure aboutisse. Mais, au-delà de l’issue, l’épisode pèse sur l’image du ministre : il ne s’agit plus seulement de performance administrative, mais d’une question de confiance et de séparation des pouvoirs, particulièrement sensible pour un ancien chef de police.
Dans la même séquence, des médias rapportent que l’Assemblée nationale a adopté des recommandations appelant à engager des procédures de censure contre les ministres cités, dans une atmosphère décrite comme tendue. Parallèlement, des formations politiques et des acteurs de la société civile s’en saisissent pour réclamer des mesures, parfois jusqu’à demander le départ de responsables. Pour Abdoulie Sanyang, l’enjeu est double : protéger la légitimité du ministère et de la police, et convaincre que les dossiers d’enquête suivent une logique institutionnelle, non partisane.
Cette période met également en relief un risque propre aux ministres de l’Intérieur : ils sont souvent tenus pour responsables de ce qui relève, en partie, d’acteurs opérationnels. Quand une enquête avance, le ministère est crédité ; quand elle patine, il est suspecté. Quand un suspect est arrêté, on attend des suites judiciaires ; quand une procédure se termine sans poursuites visibles, l’opinion conclut parfois à une protection. La difficulté, pour l’exécutif, est de communiquer sans compromettre les procédures, tout en démontrant qu’il n’y a ni interférence ni complaisance.
Au fond, la trajectoire d’Abdoulie Sanyang cristallise ce que vivent de nombreux États en transition : la sécurité intérieure n’est pas qu’une question d’ordre, c’est aussi un test de maturité démocratique. Son parcours juridique et policier lui offre des outils pour naviguer dans les normes et les institutions. Mais son exposition politique, surtout depuis 2024, fait de lui une figure d’autant plus discutée que les attentes de transparence et de reddition de comptes montent.
Dans l’intervalle, il continue d’exercer ses responsabilités, participant à des séquences de coopération internationale et défendant, dans l’espace public, la capacité de la Gambie à préparer une élection présidentielle apaisée en 2026. Cet engagement sur le terrain électoral est, là encore, un passage obligé : l’Intérieur est attendu sur la sécurité des processus, la prévention des violences et la neutralité des forces de l’ordre. Dans une démocratie où la compétition politique se durcit, chaque engagement gouvernemental sur la “crédibilité” et le “caractère paisible” du scrutin est interprété à travers un prisme de confiance, ou de défiance.
Abdoulie Sanyang n’est donc pas seulement un ancien patron de police devenu ministre. Il incarne une zone de contact : entre la professionnalisation d’une institution, la politisation inévitable d’un portefeuille régalien, et les mécanismes de contrôle d’un parlement plus affirmé. À mesure que la Gambie approche de ses prochaines échéances électorales, et que les questions de gouvernance restent vives, son action sera probablement jugée moins sur l’autorité du poste que sur la capacité à garantir, concrètement, une sécurité compatible avec l’État de droit.



