À l’échelle ivoirienne, rares sont les responsables publics qui cumulent, durablement, des responsabilités nationales et un ancrage local dans une grande ville de l’intérieur. Amadou Koné appartient à ce cercle resserré. Né à Bouaké le 24 août 1966, figure du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), il traverse plusieurs séquences politiques du pays: l’entrée au gouvernement au milieu des années 2000, une parenthèse d’expertise internationale, puis un retour au premier plan au ministère des Transports depuis 2017, tout en s’installant, plus récemment, dans le paysage municipal de Bouaké.
Ce parcours, loin d’être linéaire, raconte aussi quelque chose des équilibres ivoiriens: le poids de la technocratie, la centralité des infrastructures dans la stratégie de développement, et la montée en puissance des collectivités locales, que l’État entend encadrer et structurer. Aujourd’hui, Amadou Koné est à la fois ministre des Transports, maire de Bouaké et président de l’Union des villes et communes de Côte d’Ivoire (UVICOCI), une triple casquette qui le place au carrefour de dossiers très concrets: mobilité, sécurité routière, gouvernance locale, investissements, et coordination administrative.
Une formation de géographe et un début de carrière dans la donnée publique
Le profil d’Amadou Koné n’est pas celui d’un pur tribun. Son cursus, tel qu’il est rapporté par plusieurs sources biographiques, s’inscrit d’abord dans la formation et l’ingénierie de l’aménagement. Il est présenté comme titulaire d’un diplôme d’ingénieur géographe obtenu à l’Université Laval (Canada), complété par une maîtrise en aménagement du territoire à l’Université d’Abidjan.
Ce type de trajectoire pèse dans la manière dont il est perçu au sein de l’appareil d’État: un responsable rompu aux enjeux d’organisation du territoire, d’outils de planification et d’information géographique. Dans les années 1990, il est mentionné comme chargé d’études, responsable des données socio-économiques au Comité national de télédétection et d’information géographique (CNTIG).
Dans un pays où la question des infrastructures, de la circulation des biens et des personnes, et de la structuration des territoires est politiquement sensible, cette culture technique n’est pas neutre. Les politiques publiques de transport se jouent autant sur le terrain (routes, gares, ports, aéroports) que dans la capacité à produire des diagnostics, à hiérarchiser des investissements, et à coordonner des administrations. Le passage par des services liés à la donnée publique, dans un État en modernisation, constitue souvent un accélérateur de carrière pour celles et ceux qui, ensuite, basculent dans la politique.
Une entrée au gouvernement dans les années 2000 et une trajectoire marquée par les recompositions
Amadou Koné apparaît dans les équipes gouvernementales au milieu des années 2000, une période où la Côte d’Ivoire est traversée par de fortes tensions politiques et institutionnelles. Les biographies accessibles indiquent qu’il est ministre du Tourisme et de l’Artisanat dans le gouvernement conduit par Charles Konan Banny (2005-2007), puis ministre en charge de l’Intégration africaine et porte-parole du gouvernement dans le gouvernement dirigé par Guillaume Soro à partir de 2007, jusqu’à 2010.
Ces portefeuilles donnent deux indices sur son positionnement. D’abord, le tourisme: un secteur économique qui, en contexte de crise, sert souvent de baromètre de stabilité. Ensuite, l’intégration africaine: un domaine où l’État ivoirien articule diplomatie, commerce et insertion régionale. Dans les récits biographiques, il est notamment associé à des discussions autour d’accords commerciaux entre la Côte d’Ivoire et l’Union européenne, ce qui, là encore, renvoie à une dimension technico-diplomatique plutôt qu’à la seule politique intérieure.
Après 2010, une phase plus internationale est régulièrement évoquée: Amadou Koné est présenté comme administrateur à la Banque africaine de développement (BAD) pour un groupe de pays incluant la Côte d’Ivoire, la Guinée et la Guinée-Bissau, entre 2011 et 2017.
Cette période, dans le récit public, sert souvent de marqueur d’expertise et de réseau: travailler au contact d’une grande institution financière panafricaine permet de consolider une connaissance des bailleurs, des mécanismes de financement, et des standards de gouvernance de projets.
2017: l’arrivée aux Transports, un ministère au centre des priorités économiques
Le tournant majeur de la séquence récente se situe en janvier 2017. À cette date, le nouveau gouvernement est annoncé et Amadou Koné prend le portefeuille des Transports, en remplacement de Gaoussou Touré, selon des comptes rendus de presse.
Cette nomination intervient dans une période où l’exécutif ivoirien met en avant un agenda d’investissement et de modernisation, avec une attention particulière aux infrastructures et à la mobilité, essentielles à la croissance, au commerce intérieur et aux échanges sous-régionaux.
Dans l’architecture gouvernementale ivoirienne, le ministère des Transports ne se limite pas à la gestion administrative de la circulation. Il couvre des enjeux structurants: sécurité routière, régulation, mobilité urbaine, transport interurbain, ainsi que les interactions avec l’aérien et le maritime selon les champs de compétence définis par l’État. Des présentations institutionnelles rappellent d’ailleurs que le ministère s’inscrit dans une organisation plus large de la politique publique des transports.
La longévité d’Amadou Koné à ce poste est un autre marqueur. Il est reconduit dans les gouvernements successifs et figure, notamment, comme ministre des Transports dans le gouvernement constitué autour du Premier ministre Robert Beugré Mambé en octobre 2023.
Dans un système politique où les remaniements peuvent redistribuer les équilibres, le maintien à un ministère aussi exposé suggère une combinaison de facteurs: confiance politique, maîtrise des dossiers, capacité à tenir une administration technique, et poids dans les arbitrages régionaux.
Le ministère des Transports est aussi un ministère où les résultats sont visibles, donc politiquement risqués. La question des accidents, des contrôles, des gares routières, des syndicats, des coûts de transport et des pratiques sur les routes touche le quotidien. À ce titre, la fonction impose un rapport constant à l’opinion et aux acteurs économiques: transporteurs, collectivités, entreprises, forces de l’ordre, usagers. Pour un ministre, la difficulté consiste à produire des réformes qui améliorent la sécurité et la fluidité, sans déclencher des blocages corporatistes ou des crises de confiance.
Bouaké: l’ancrage local et la conquête d’une grande ville de l’intérieur
Parallèlement à sa présence à Abidjan, Amadou Koné consolide un ancrage à Bouaké, la deuxième grande ville du pays. Bouaké occupe une place symbolique et stratégique: carrefour commercial, nœud de communications routières et ferroviaires, ville marquée par l’histoire politico-militaire des années 2000.
En 2023, il est élu maire de Bouaké (mandat 2023-2028 selon les informations communément reprises), ce qui le fait basculer de la représentation nationale vers l’exécutif municipal d’une ville à forts enjeux.
Des résultats relayés par la presse ivoirienne font état d’une victoire large (79,98% des suffrages exprimés) lors du scrutin municipal à Bouaké, ce qui, politiquement, lui donne une base locale solide.
La prise de fonctions municipales n’est pas qu’un symbole. Elle place l’élu face à des attentes immédiates: assainissement, voirie urbaine, éclairage, marchés, sécurité, services municipaux, gestion des mobilités locales. Et elle oblige à articuler deux niveaux d’action: d’un côté, la politique nationale (financements, grands projets, arbitrages ministériels), de l’autre, la gestion du quotidien urbain. Dans l’histoire ivoirienne récente, Bouaké est souvent considérée comme un test: une ville de l’intérieur dont la trajectoire conditionne l’équilibre territorial et l’intégration économique au-delà d’Abidjan.
L’équation est délicate: être ministre et maire signifie gérer le soupçon permanent de confusion des rôles. Les partisans y voient une capacité d’accélération des projets, les opposants dénoncent parfois une concentration de pouvoirs. Dans tous les cas, la ville devient une vitrine, et chaque avancée ou blocage prend une portée nationale.
L’UVICOCI: la montée en puissance d’un acteur de la décentralisation
En juillet 2024, Amadou Koné est élu président de l’Union des villes et communes de Côte d’Ivoire (UVICOCI), une structure faîtière créée en 1983, dont la mission affichée est d’accompagner la décentralisation et de fédérer les collectivités.
Des informations reprises par plusieurs médias et par une communication institutionnelle locale indiquent qu’il remporte le scrutin à Yamoussoukro avec une large avance (152 voix contre 24), face à son concurrent Assalé Tiémoko.
Cette présidence pèse politiquement pour deux raisons. D’abord, l’UVICOCI est un espace d’influence: elle permet de fédérer des maires, de peser sur les politiques de transfert de compétences, et de discuter des ressources financières des communes. Ensuite, elle sert de relais entre l’État central et les collectivités, dans un pays où la décentralisation avance mais demeure structurée par des choix nationaux. L’UVICOCI est d’ailleurs présentée comme regroupant l’ensemble des communes ivoiriennes et comme ayant été reconnue d’utilité publique par décret, selon des éléments historiques publiés sur son fonctionnement.
La triple position d’Amadou Koné (ministre, maire, président de l’UVICOCI) peut alors être lue comme une stratégie: se placer à l’interface des flux (transports) et des territoires (collectivités). Elle peut aussi être analysée comme un risque: la nécessité de prouver qu’on peut défendre les intérêts des communes tout en restant membre d’un gouvernement qui fixe la ligne budgétaire, réglementaire et politique.
Dans le contexte ivoirien, cette question est loin d’être théorique. Les villes demandent des moyens, des transferts de compétences effectifs, une ingénierie de projets. L’État, de son côté, veut éviter une décentralisation désordonnée qui fragiliserait l’unité administrative, les normes, ou la cohérence des investissements. La présidence de l’UVICOCI se situe précisément dans cette tension.



