À Moroni, il est des trajectoires qui racontent autant un destin individuel qu’une époque. Bacar Mvoulana appartient à cette génération de responsables apparus au croisement de deux urgences nationales : la consolidation d’un pouvoir exécutif qui s’appuie sur de nouveaux profils, et la remise à niveau d’un système éducatif régulièrement secoué par les crises, les grèves et la défiance. Longtemps enseignant, passé par les amphithéâtres malgaches, il accède en 2024 à l’un des portefeuilles les plus exposés de l’Union des Comores : l’Éducation nationale, l’enseignement, la recherche scientifique, la formation et l’insertion professionnelle. Dans la foulée, il se retrouve aussi au cœur d’une campagne législative, candidate du parti au pouvoir dans une circonscription de Ngazidja où l’ancrage local compte autant que l’étiquette politique. Qui est donc Bacar Mvoulana, et que dit son parcours de la scène comorienne actuelle ?
De Moroni aux salles de classe, un itinéraire de pédagogue
Bacar Mvoulana naît le 30 novembre 1979 à Moroni. Son profil, avant d’être politique, est d’abord celui d’un homme de l’école. Enseignant de mathématiques, il s’inscrit dans cette tradition comorienne où l’éducation demeure un marqueur social fort et un outil de mobilité, autant qu’un terrain de tensions. Au fil des années, son nom devient associé au secondaire public, notamment à l’enseignement au lycée à Moroni à partir de la fin des années 2000, avec une pratique professionnelle durable dans la capitale.
Ce passage par la salle de classe n’est pas anecdotique : il façonne un rapport direct au quotidien des établissements, aux contraintes de moyens, aux programmes, mais aussi aux attentes des familles. À l’échelle d’un pays où l’école est fréquemment le premier service public auquel chacun se confronte, le fait qu’un ministre de l’Éducation soit un ancien professeur n’est pas qu’un symbole. C’est aussi une promesse implicite : celle de comprendre la réalité des enseignants, et de parler la même langue que les acteurs du terrain. Dans les discours, Bacar Mvoulana met régulièrement en avant cette identité d’enseignant de formation, comme un point d’appui pour légitimer des décisions sensibles.
Son parcours comporte également une dimension régionale. Les Comores, archipel où la politique se joue aussi dans les équilibres territoriaux, sont marquées par la centralité de Moroni mais aussi par la force des appartenances locales. Bacar Mvoulana est rattaché à la région de Mboudé, au nord de la Grande-Comore (Ngazidja), et à la localité de Ntsaoueni, souvent présentée comme sa ville d’origine. Cette double inscription – Moroni, capitale administrative, et Mboudé, territoire d’ancrage – éclaire la suite : un ministre peut y trouver une base sociale, mais aussi l’obligation de répondre à des attentes de développement concret.
Enfin, son itinéraire renvoie à la circulation des élites comoriennes dans l’espace régional. Il effectue une partie de ses études à l’Université d’Antananarivo, à Madagascar. Dans une zone où les mobilités étudiantes sont anciennes, ce détour par la Grande Île est souvent un rite de passage. Il nourrit des réseaux, un imaginaire de modernisation, et parfois une ambition : revenir au pays avec une expérience et une légitimité supplémentaires. La politique n’est pas toujours un projet initial ; elle devient parfois une extension du rôle social conquis par l’enseignement.
Entrée au gouvernement : un ministère à la fois central et explosif
Le 1er juillet 2024, Bacar Mvoulana est nommé au gouvernement, avec le portefeuille de l’Éducation nationale et des domaines associés (enseignement, recherche, formation, insertion). Cette entrée dans l’exécutif intervient dans un contexte où l’éducation est l’un des sujets les plus inflammables : elle touche à la jeunesse, à l’emploi public, au calendrier des examens, et au rapport entre l’État et les syndicats.
Dans ce ministère, l’équation est difficile. Les attentes sont immenses : améliorer la qualité, moderniser la gouvernance, répondre aux critiques sur le niveau, et gérer un secteur où la moindre perturbation se répercute immédiatement sur des dizaines de milliers de familles. Le ministre est exposé sur plusieurs fronts : le primaire et le secondaire, l’enseignement supérieur, la formation professionnelle, et les débats sur le privé.
Bacar Mvoulana se présente alors comme l’un des visages d’une nouvelle génération dans l’appareil d’État, un responsable qui vient du métier plutôt que des seules logiques partisanes. Mais la réalité du pouvoir oblige vite à arbitrer. Dès sa prise de fonction, il doit composer avec des tensions sociales, notamment dans l’enseignement supérieur, où des revendications liées à des arriérés de salaires et à l’application de cadres de normalisation sont évoquées. Dans le secondaire et le primaire, les conflits portent régulièrement sur les conditions de travail, les affectations, et la continuité pédagogique.
C’est ici que se dessine un trait politique : la capacité à tenir une ligne entre l’affichage de l’autorité administrative et la nécessité du compromis. Dans les interventions publiques, Bacar Mvoulana insiste sur l’idée d’une réforme à conduire, mais aussi sur le fait qu’un système ne se transforme pas contre ceux qui le font vivre. L’exercice est périlleux : trop de fermeté alimente la colère, trop de concessions donne l’impression d’un État faible. Or, aux Comores, la question éducative est aussi une question de crédibilité gouvernementale.
Le ministère n’est pas seulement une administration : c’est une scène. Chaque rentrée, chaque examen, chaque mouvement social, devient un test. Bacar Mvoulana, en s’installant à ce poste, accepte donc une fonction où l’on peut gagner en notoriété mais perdre en popularité, parfois en quelques semaines. Son nom s’impose dans l’espace public à mesure que l’éducation revient au centre du débat national.
La CRC, la campagne et Mboudé : quand le ministre se fait candidat
En parallèle de ses fonctions, Bacar Mvoulana apparaît sur le terrain politique partisan. Il est associé à la Convention pour le renouveau des Comores (CRC), parti au pouvoir. Lors des élections législatives de 2025, il figure parmi les candidats de cette formation. Le fait qu’un ministre se présente à la députation n’a rien d’exceptionnel dans la région : c’est un moyen de consolider un ancrage, de démontrer une légitimité électorale, et de participer à l’équilibre d’une majorité.
Sa campagne se joue dans la 27e circonscription, Mboudé, à Ngazidja. La géographie compte : Mboudé est souvent décrite comme une zone riche d’activités agricoles et maritimes. En meeting, le candidat met en avant des priorités qui dépassent l’école : agriculture, pêche, jeunesse, opportunités pour les cadres, infrastructures et perspectives économiques. Le message est clair : être ministre de l’Éducation ne suffit pas, il faut aussi parler développement local.
Un moment symbolique de cette séquence se déroule début janvier 2025, lorsque Bacar Mvoulana tient un grand meeting à Ntsaoueni, sa localité d’origine, à la veille de la clôture de la campagne. Dans ces rassemblements, l’argument d’autorité du ministre se mêle au registre de proximité : l’homme de l’État se présente comme “du pays”, connaissant les besoins concrets et capable de porter la voix de sa région.
Cette dimension locale est d’autant plus importante que la politique comorienne se vit dans un double mouvement : une forte centralité du pouvoir à Moroni, et une attente persistante de retombées tangibles dans les villages. Les promesses de pistes rurales rénovées, de projets économiques ou de soutien aux secteurs productifs sont des marqueurs classiques d’une campagne. Mais la particularité de Bacar Mvoulana est de porter, en plus, un récit de promotion par l’école : celui d’un enseignant devenu ministre, qui appelle à faire de l’éducation un levier d’avenir pour Mboudé comme pour le pays.
En campagne, son profil peut séduire une partie de l’électorat : un responsable perçu comme travailleur, formé, issu de la fonction publique éducative, et désormais capable d’ouvrir des portes administratives. Mais il expose aussi à la critique : celle d’un ministre jugé sur ses résultats immédiats, dans un secteur où les effets d’une réforme se mesurent rarement à court terme. En somme, l’élection devient un référendum local sur une action nationale.
À l’épreuve du ministère : réformes, grèves et bataille de la légitimité
Une fois installé dans la durée, le ministre de l’Éducation se retrouve au cœur d’une question récurrente aux Comores : comment faire fonctionner l’école lorsque le service public est fragilisé ? Les débats sur les grèves, les arrêts de cours et les rapports avec les syndicats reviennent régulièrement. Bacar Mvoulana s’exprime publiquement sur ces perturbations, notamment lors de prises de parole où il aborde la répétition des mouvements sociaux et les conséquences sur les élèves.
Dans ces épisodes, le ministre doit faire plus que commenter : il doit produire un récit d’action. Il met en avant des réformes, des orientations, et l’idée d’une transformation de l’éducation présentée comme une priorité nationale. L’objectif politique est double : convaincre qu’un cap existe, et éviter que le ministère ne soit perçu comme seulement réactif, ballotté par les crises.
Un autre point de tension est celui des indicateurs de performance. Bacar Mvoulana évoque publiquement des écarts entre réussite dans le privé et dans le public, avec des chiffres qui frappent l’opinion. Ce type de déclaration sert un argument : si l’école publique décroche, l’État doit intervenir, sinon les inégalités se creusent. Mais cela peut aussi être un aveu de fragilité, et une manière de mettre la pression sur l’administration et les partenaires sociaux.
La gestion du dialogue social est une ligne de crête. D’un côté, l’État doit garantir l’accès à l’éducation ; de l’autre, les enseignants défendent leurs droits et leurs conditions de travail. Bacar Mvoulana apparaît comme un ministre qui cherche à éviter l’enlisement, en multipliant les échanges avec les syndicats, tout en rappelant la nécessité de la continuité pédagogique.
Par ailleurs, l’idée de “réaménagements” ou de réorganisation des établissements apparaît dans le débat public lorsque des inquiétudes surgissent autour d’écoles publiques menacées de fermeture ou de restructuration. Dans ce type de situation, la parole du ministre devient centrale : elle doit rassurer sans reculer, expliquer sans alimenter la contestation. L’école, aux Comores, n’est pas seulement une institution : c’est un lieu de socialisation et un repère communautaire. Toucher à une école, c’est toucher à un symbole local.
Enfin, Bacar Mvoulana s’inscrit aussi dans une diplomatie sectorielle, notamment lorsque l’éducation se trouve au croisement de coopérations internationales. Les rencontres officielles avec des partenaires étrangers font partie du paysage : elles permettent d’aborder bourses, infrastructures, appuis techniques, et projets. Pour un ministre, elles sont aussi une manière de montrer qu’il agit au-delà de l’urgence sociale, en cherchant des leviers de financement et d’expertise.
Le dossier du privé : normes, “écoles poubelles” et contrôle de qualité
L’un des sujets les plus sensibles de son action publique est la place de l’enseignement privé. Dans plusieurs pays, la croissance du privé répond à l’insuffisance du public, mais elle pose la question du contrôle, de la qualité et de l’égalité. Aux Comores, Bacar Mvoulana s’exprime sur la nécessité de faire respecter des normes et d’agir contre des établissements jugés défaillants.
C’est un terrain politiquement risqué. D’un côté, l’État peut apparaître comme protecteur, garant d’un minimum de qualité et de sécurité pour les élèves. De l’autre, toute mesure de fermeture ou de restriction s’expose à des résistances : familles qui n’ont pas d’alternative, entrepreneurs éducatifs, réseaux locaux, mais aussi une opinion publique méfiante envers ce qui pourrait ressembler à une guerre contre le privé.
Dans ses prises de position, Bacar Mvoulana insiste sur l’idée qu’il ne s’agit pas de s’attaquer à l’enseignement privé en tant que tel, mais de sanctionner les dérives et de garantir le respect des standards. Le terme d’“écoles poubelles”, employé dans l’espace public, traduit une stratégie de communication : frapper les esprits, désigner un problème, et justifier une action forte. Mais il oblige aussi à un suivi rigoureux : car dénoncer sans agir affaiblit, tandis qu’agir sans accompagner peut provoquer des ruptures de scolarisation.
Cette bataille sur les normes touche aussi à la crédibilité de l’administration. Contrôler, c’est disposer d’inspecteurs, de procédures, de cadres clairs, et d’une capacité à faire appliquer les décisions. Dans un pays où l’État est parfois accusé d’impuissance ou de clientélisme, le contrôle des établissements privés devient un test grandeur nature. Si les règles ne s’appliquent qu’à certains, la contestation grandit ; si elles s’appliquent à tous, l’État peut regagner en légitimité.
Le débat sur le privé renvoie enfin à la question centrale des inégalités. Quand le public est jugé fragile, ceux qui en ont les moyens basculent vers le privé, laissant aux plus modestes un service public affaibli. En pointant des écarts de réussite, Bacar Mvoulana place cette question au centre : l’éducation devient un marqueur d’injustice sociale, donc un risque politique. Son action est ainsi observée comme un baromètre de la capacité de l’État à protéger une promesse républicaine : l’accès à l’école pour tous.
Une figure révélatrice de la politique comorienne contemporaine
Au-delà de son cas personnel, Bacar Mvoulana est un révélateur. Son ascension dit quelque chose d’une scène politique comorienne où l’on cherche à combiner profils techniques et fidélités partisanes, ancrage local et visibilité nationale, discours de réforme et gestion quotidienne des crises. Il illustre aussi la manière dont un ministère peut devenir une rampe politique : l’Éducation, parce qu’elle touche tout le pays, fabrique des figures publiques plus rapidement que d’autres portefeuilles.
Son profil, à la fois pédagogue et candidat, montre la porosité entre administration et politique. Enseignant devenu ministre, ministre devenu candidat, il occupe un espace hybride : celui du responsable qui revendique la compétence, mais doit répondre aux logiques de majorité et aux attentes électorales.
Il reste toutefois un point essentiel : l’éducation est un secteur où l’on juge un ministre non seulement sur ses intentions, mais sur des résultats visibles. Or la réforme scolaire est lente. Elle se heurte aux résistances, aux contraintes budgétaires, à la formation des enseignants, aux infrastructures, au matériel, à la gouvernance. La question pour Bacar Mvoulana est donc celle de la durée : peut-il inscrire son action dans le temps, sans être emporté par l’urgence sociale et la pression politique ?
Dans un pays où les institutions vivent régulièrement des moments de tension, et où les élections structurent la vie publique, la trajectoire d’un ministre-candidat est scrutée. Sa capacité à tenir un discours cohérent, à négocier avec les syndicats sans perdre la main, à réguler le privé sans créer de chaos, et à défendre une vision de l’école, déterminera sa place dans le paysage comorien.
Bacar Mvoulana n’est pas seulement “un homme politique comorien” parmi d’autres. Il est devenu, en peu de temps, une figure associée à un enjeu existentiel : l’avenir éducatif d’une jeunesse nombreuse, dans un pays où chaque année scolaire réussie est perçue comme un investissement national. À ce titre, son nom continuera de revenir dans le débat public, tant que l’école restera au cœur des attentes et des inquiétudes comoriennes.



