D’un portefeuille à l’autre, d’un secteur à l’autre, Bruno Nabagné Koné s’est imposé comme l’un des visages durables des gouvernements ivoiriens de la dernière décennie. Ministre de la Construction, du Logement et de l’Urbanisme depuis juillet 2018, ancien ministre chargé des télécommunications, de l’économie numérique et de la communication, il incarne une trajectoire atypique dans la sphère politique : celle d’un dirigeant venu du monde financier et des télécoms, projeté au cœur de la décision publique au moment où l’État ivoirien se réorganise après la crise postélectorale, puis confronté à l’un des défis sociaux majeurs d’Abidjan et des grandes villes du pays, l’accès au logement. Portrait d’un responsable souvent décrit comme technicien, mais dont les arbitrages, sur le foncier, l’urbanisme et la ville, le placent en première ligne d’un débat hautement politique.
D’un profil de financier à un passage par les télécommunications
La biographie de Bruno Nabagné Koné est régulièrement présentée comme celle d’un “cadre” avant d’être celle d’un élu. Né à Kouto, dans le nord de la Côte d’Ivoire, il suit une formation tournée vers la finance et le management : passage par l’École supérieure de commerce d’Abidjan, puis formation à HEC Paris, et un parcours complété par des dispositifs internes de grandes entreprises du secteur des télécommunications et de l’audit.
Sa carrière professionnelle démarre dans l’audit, puis s’oriente vers des directions financières dans différents groupes privés, avant un ancrage plus net dans les télécoms : il est associé à des responsabilités de direction à Côte d’Ivoire Télécom, filiale liée à France Télécom, puis à des fonctions au sein du groupe France Télécom-Orange.
Ce passage par les télécommunications pèse dans la suite : quand il arrive au gouvernement, Bruno Koné n’est pas un “pur produit” de l’appareil partisan au sens classique. Il porte une image de gestionnaire, et son expertise “réseaux, opérateurs, régulation” correspond à un moment où la Côte d’Ivoire veut moderniser ses services, relancer les infrastructures et reconstruire une administration éprouvée. La trajectoire est révélatrice d’une tendance observée dans plusieurs États africains : l’appel à des profils techniques pour sécuriser des politiques publiques complexes, notamment dans les secteurs régulés (télécoms, énergie, finance), où la négociation avec les entreprises et les bailleurs, ainsi que la mise en place de cadres juridiques, exigent des compétences spécifiques.
Dans les récits qui entourent son parcours, une idée revient : Bruno Koné est d’abord identifié à une culture du résultat, issue de l’entreprise, avant d’être associé à une stratégie politique. Cette réputation, si elle facilite parfois l’accès aux dossiers, peut aussi exposer à une critique : celle d’une approche jugée “technocratique”, dès lors que les décisions touchent au social, au foncier ou à l’habitat, domaines où la légitimité ne se résume pas aux indicateurs.
Ministre et porte-parole : une entrée durable au cœur de l’exécutif
L’entrée de Bruno Nabagné Koné au gouvernement intervient en juin 2011 : il devient ministre de la Poste et des Technologies de l’information et de la communication, et porte-parole du gouvernement. La fonction de porte-parole n’est pas un simple rôle de communication : dans un contexte de reconstruction politique et institutionnelle, elle place celui qui l’occupe au centre de la narration gouvernementale, au contact permanent des arbitrages, des annonces, des crises et des priorités.
Au fil des remaniements et réorganisations, il conserve des attributions liées au numérique et aux télécoms, puis prend des portefeuilles où l’économie numérique, la poste et la communication se combinent. Dans ces années, la Côte d’Ivoire accélère sur plusieurs chantiers structurants : extension des services, régulation, modernisation des administrations, promotion d’un écosystème numérique et, plus largement, intégration de la technologie dans la stratégie de développement.
Le portefeuille “numérique/communication” est politiquement exposé : il touche à la liberté de la presse, au rapport de l’État aux médias, aux grandes décisions de modernisation (identité, services administratifs, infrastructures), mais aussi à la manière de “faire gouvernement” devant l’opinion. Être ministre, et porte-parole, revient à assumer autant l’action que le récit de l’action, dans un environnement où la défiance politique et la mémoire des crises récentes restent présentes.
Il est aussi, à ce stade, un acteur du camp présidentiel : Bruno Koné est affilié au RHDP, coalition devenue formation structurante du pouvoir ivoirien contemporain. Son ancrage politique se consolide par l’élection : en 2021, il est élu député de la circonscription de Kouto-Blessegué. Cet élément est central pour comprendre la suite : le passage par l’Assemblée nationale ne l’éloigne pas de l’exécutif, mais renforce son inscription dans la vie politique “à double étage” ivoirienne, entre gouvernement et représentation territoriale.
Enfin, sa trajectoire personnelle est parfois citée dans les chroniques politiques, notamment via son mariage avec Masséré Touré, figure de la communication présidentielle devenue secrétaire générale de la présidence en décembre 2023. Cet aspect, souvent commenté, nourrit à la fois une lecture de proximité avec le cœur du pouvoir et, à l’inverse, une attente accrue d’exemplarité : plus la proximité supposée est forte, plus la moindre controverse peut être interprétée à travers le prisme des réseaux et des équilibres internes.
Le tournant du logement : la nomination à la Construction et l’épreuve du foncier
Juillet 2018 marque une inflexion majeure : Bruno Nabagné Koné est nommé ministre de la Construction, du Logement et de l’Urbanisme. D’un ministère tourné vers les réseaux et l’immatériel, il passe à l’un des portefeuilles les plus “concrets” et les plus sensibles : celui de la ville, du foncier, de l’habitat, des permis, des quartiers, des loyers, et, en toile de fond, des inégalités.
Dans une métropole comme Abidjan, la question du logement n’est pas seulement un sujet social : c’est un sujet économique (attractivité, coût de la vie), politique (colère urbaine, sentiment d’injustice), et administratif (titres, cadastre, procédures). Les litiges fonciers, la pression démographique et l’urbanisation rapide compliquent toute stratégie. Le ministère devient l’un des lieux où se confrontent les intérêts des promoteurs, des autorités locales, des habitants, des administrations techniques et des structures de régulation.
Le défi est documenté : dans une enquête publiée en 2025, Le Monde évoque une aggravation de la crise du logement à Abidjan, avec un déficit estimé à près de 600 000 unités, et insiste sur la tension des loyers et la difficulté d’accès à la propriété pour une population majoritairement active dans le secteur informel. Le même article rappelle des objectifs gouvernementaux de logements sociaux et économiques, relevés jusqu’à 150 000 prévus pour 2020, mais dont “moins d’un tiers” aurait été réalisé, en raison notamment de litiges fonciers et de désaccords entre pouvoirs publics et promoteurs.
Ces chiffres et constats éclairent la nature du poste occupé par Bruno Koné : le ministre ne pilote pas seulement un programme de construction, il affronte un système entier, où l’offre et la demande sont déséquilibrées, où les procédures administratives s’entrechoquent, et où chaque opération urbaine peut devenir une affaire politique.
La question du foncier, en particulier, est un “nœud” ivoirien : titres, occupations, lotissements, déguerpissements, zones à risques, emprises publiques. Les décisions prises dans ce champ touchent directement la vie quotidienne, l’épargne, la sécurité résidentielle, parfois même l’identité sociale des habitants. Elles peuvent aussi nourrir des critiques, notamment sur la brutalité ressentie de certaines opérations, ou sur l’insuffisance des compensations. Dans ce contexte, l’action du ministre est scrutée autant sur ce qu’elle produit que sur la manière dont elle est conduite.
Entre promesses, dispositifs et critiques : la fabrique d’une politique du logement
Depuis 2018, Bruno Nabagné Koné est associé à une stratégie qui cherche à ajuster les instruments. Dans l’interview accordée au Monde, il explique notamment vouloir tirer les enseignements des “échecs relatifs” d’une première phase de politiques de logement social et économique, et insiste sur de nouveaux projets, dont un programme de 25 000 logements abordables, avec des formats de location-vente ou de location simple.
Cette orientation est importante : elle reconnaît implicitement une limite de la construction-vente classique, dans un pays où une grande part des ménages n’est pas bancarisée et dispose de revenus irréguliers. Le ministre y défend l’idée que “tout le monde n’a pas vocation à être propriétaire”, et met en avant un fonds de garantie du logement social ainsi qu’une commission chargée d’attributions selon des critères annoncés comme transparents.
Ces instruments, sur le papier, répondent à plusieurs problèmes : solvabilité des ménages, risque pour les promoteurs, sélection des bénéficiaires, accès au financement. Ils posent aussi des questions pratiques : la capacité à identifier les ménages éligibles, à limiter les effets d’aubaine, à prévenir la corruption ou les passe-droits, à assurer le suivi administratif et la maintenance du parc construit, et à garantir que les logements “abordables” le restent dans la durée.
La tension politique surgit quand les politiques de logement croisent les opérations d’aménagement et de libération d’emprises. L’article du Monde rappelle que des campagnes de déguerpissement ont suscité amertume et critiques, avec des accusations sur la brutalité du mode opératoire et le manque de compensations, dans un contexte où les autorités invoquent aussi des enjeux de sécurité, notamment en saison des pluies. Le ministère de la Construction se retrouve alors au centre d’une contradiction structurelle : d’un côté, la nécessité d’organiser la ville (risques, voies, équipements, drainage, normes) ; de l’autre, la réalité sociale d’habitats précaires, souvent installés là où l’État a longtemps été absent, et où la destruction sans solution de relogement peut provoquer des crises.
Dans ce débat, le rôle de Bruno Koné est celui d’un “arbitre administratif” mais aussi d’un responsable politique. Son style, perçu comme axé sur les dispositifs et la procédure, peut rassurer une partie des acteurs institutionnels ; il peut aussi alimenter le sentiment d’une politique conduite depuis le haut, si la concertation locale paraît insuffisante ou si les résultats tardent à se matérialiser dans la vie des ménages.
Quelle influence politique aujourd’hui, et quels enjeux pour la suite
Être ministre depuis 2018, après avoir été déjà longtemps au gouvernement, confère à Bruno Nabagné Koné une position particulière : il fait partie des responsables qui traversent les cycles politiques au sein de la même majorité. Cette durée est à la fois une force et un risque. Une force, parce qu’elle donne du temps pour piloter des réformes qui dépassent les calendriers électoraux et pour stabiliser des administrations techniques. Un risque, parce que la longévité peut transformer un ministre en cible privilégiée, sommé d’assumer l’ensemble des dysfonctionnements d’un secteur.
Sa présence à l’Assemblée nationale comme député de Kouto-Blessegué ajoute un autre paramètre : l’ancrage local dans le nord, et l’obligation de rendre des comptes à une base électorale, tout en pilotant un ministère très exposé dans la capitale économique et ses périphéries. Cela peut renforcer la légitimité politique, mais aussi accentuer la pression : les politiques urbaines se discutent à Abidjan, mais elles sont observées dans tout le pays, car le logement et le foncier deviennent des sujets nationaux avec la croissance des villes secondaires.
Sur le fond, les enjeux qui attendent le ministre dépassent la seule production de logements. Ils incluent la planification urbaine, l’accès aux services (eau, voirie, écoles, santé), la régulation des loyers et des marchés, la lutte contre les fraudes et les conflits fonciers, et la construction d’outils crédibles de transparence. Dans une ville qui continue de grandir vite, la question est aussi celle de la forme urbaine : densification maîtrisée ou étalement, zones à risque, transports, gouvernance métropolitaine.
La manière dont Bruno Nabagné Koné est décrit par certains observateurs tient à cette complexité : il n’est pas seulement “le ministre du logement”. Il est devenu, en pratique, l’un des ministres de la ville ivoirienne, avec tout ce que cela suppose de conflits d’intérêts, d’urgence sociale, et de décisions impopulaires. Son parcours antérieur dans les télécoms et le numérique éclaire sa méthode : privilégier les systèmes, les cadres, les instruments. Mais la ville, elle, résiste à l’ingénierie pure, parce qu’elle est faite de vies, d’histoires, d’occupations anciennes, de droits coutumiers et de marchés informels.
C’est là que se joue, probablement, l’avenir politique de Bruno Nabagné Koné : dans sa capacité à faire coïncider la logique d’État (règle, plan, norme, sécurité) et la réalité sociale (capacité de payer, stabilité résidentielle, dignité, confiance). À mesure que le logement devient l’un des marqueurs du coût de la vie et de la cohésion urbaine, le ministre en charge de ce dossier n’est plus seulement un technicien du bâtiment ou du cadastre : il devient un acteur de première ligne du contrat social ivoirien.



