Qui est Ebrima Sillah ?

Le nom d’Ebrima Sillah circule depuis plus de deux décennies dans l’espace public gambien, mais rarement pour les mêmes raisons. Longtemps associé au journalisme et à la défense d’une information indépendante sous un régime autoritaire, il s’est ensuite imposé comme un rouage de l’exécutif au lendemain de l’alternance politique de 2017. Dans un pays où les trajectoires individuelles se confondent souvent avec les secousses de l’histoire récente, la sienne résume à elle seule un basculement : celui d’une Gambie passée d’un pouvoir hypercentralisé et intimidant envers la presse à une phase de transition démocratique encore inachevée, où d’anciens reporters peuvent se retrouver au cœur de l’appareil d’État.

Ebrima Sillah n’est pas l’archétype d’un professionnel de la politique formé dans les arcanes partisanes dès la jeunesse. Il appartient plutôt à cette génération de journalistes ou de communicants que l’actualité a propulsés dans l’action publique, parfois par conviction, parfois par nécessité, souvent par opportunité. Son parcours est marqué par une rupture nette : l’année 2004, quand sa maison est visée par un incendie criminel et que les menaces contre les voix critiques se durcissent. L’épisode, documenté à l’époque par plusieurs organisations de défense de la liberté de la presse, devient un point de non-retour. Il l’entraîne sur les routes de l’exil, puis vers des médias internationaux, avant un retour progressif dans la sphère institutionnelle après la fin de l’ère Yahya Jammeh.

Depuis 2017, sa carrière se déroule à un rythme soutenu : direction de la radiotélévision publique, portefeuille de l’information et des communications, puis ministère des travaux, des transports et des infrastructures. Au fil de ces fonctions, Ebrima Sillah a endossé un rôle double, souvent délicat : moderniser l’action publique et défendre les politiques gouvernementales, tout en portant l’héritage d’un passé de journaliste confronté à la répression. C’est dans cette tension, entre mémoire et pouvoir, que s’inscrit la biographie d’un homme devenu l’un des visages de l’exécutif gambien.

Des salles de rédaction à la ligne de front médiatique

Avant d’être ministre, Ebrima Sillah s’est construit une réputation dans le journalisme, un secteur particulièrement exposé en Gambie au début des années 2000. Les informations disponibles le décrivent comme un professionnel de la presse passé par plusieurs rédactions et antennes : des journaux locaux, la radio, et surtout une collaboration avec la BBC en tant que correspondant en Gambie. Cette expérience, qui suppose de travailler au contact direct des faits et de leurs répercussions politiques, le place dans une position sensible à une époque où les autorités multiplient les pressions sur les médias, notamment sur les sujets liés aux disparitions, aux accusations de torture et, plus généralement, aux atteintes aux libertés publiques.

L’été 2004 marque un tournant. Dans la nuit du 14 au 15 août, la maison d’Ebrima Sillah est la cible d’un incendie criminel. Plusieurs récits concordants évoquent un acte prémédité, survenu dans un climat de menaces explicites contre des journalistes et des organes de presse. Des organisations internationales de défense de la presse s’en emparent immédiatement, soulignant le caractère intimidant de l’attaque et l’absence de garanties pour la sécurité des reporters dans le pays. L’épisode illustre une stratégie de peur déjà observée ailleurs : lorsqu’une rédaction ne peut être réduite au silence par les voies administratives ou judiciaires, la violence informelle prend le relais.

Le contexte gambien de l’époque est déterminant pour comprendre la portée de l’événement. Les années 2000 sont marquées par une succession de tensions entre le pouvoir et la presse indépendante. Des lois restrictives, des arrestations, des menaces, et des agressions alimentent un climat de censure et d’autocensure. Dans ce cadre, l’attaque contre la maison d’un correspondant d’un média international a une résonance particulière : elle envoie un message à l’ensemble de la profession, tout en attirant l’attention de l’extérieur.

Après l’incendie criminel, Ebrima Sillah quitte la Gambie et s’installe à l’étranger, notamment au Sénégal. Cet exil est présenté comme une décision de protection personnelle, mais aussi comme une prolongation de son engagement professionnel : il continue de travailler pour des médias, y compris internationaux, et maintient une activité d’information dans la région. Des récits font également état de tentatives d’enlèvement ou de pressions transfrontalières, ce qui, si l’on se replace dans le contexte ouest-africain, renvoie à une réalité peu documentée mais redoutée : la possibilité pour des services de sécurité de poursuivre des opposants ou des journalistes au-delà des frontières.

Sur le plan de la formation, il est régulièrement indiqué qu’Ebrima Sillah possède un diplôme de niveau master dans le domaine de la communication de masse. Ce détail n’est pas anodin : il éclaire une compétence centrale dans son parcours ultérieur, lorsque la communication institutionnelle devient un levier majeur de son action publique. Le passage par le journalisme, puis par des fonctions liées à la communication et aux médias, contribue à construire un profil hybride : un homme habitué à produire du récit, mais aussi à en décrypter les effets politiques.

L’exil comme école politique et la préparation au retour

L’exil n’est pas seulement une parenthèse géographique : pour de nombreux journalistes ou acteurs civiques ouest-africains, il constitue une période de recomposition professionnelle et personnelle. Dans le cas d’Ebrima Sillah, les années passées hors de Gambie sont décrites comme une phase durant laquelle il continue à travailler dans le champ médiatique, tout en élargissant son réseau et ses références. Des éléments mentionnent une activité au Sénégal, avec des collaborations pour des médias basés à l’international, ainsi qu’un passage par d’autres villes africaines, dont Nairobi.

Cette dimension régionale est importante. La Gambie, enclavée dans le Sénégal, est un pays dont la vie politique et l’espace médiatique sont profondément connectés aux dynamiques ouest-africaines. Pour un journaliste contraint au départ, s’installer à Dakar permet de rester au plus près des enjeux gambiens, tout en bénéficiant d’un environnement médiatique plus large. C’est aussi, potentiellement, une manière de maintenir une forme de vigilance internationale sur la situation intérieure du pays.

L’exil, toutefois, n’efface pas le risque. Des récits publics indiquent qu’Ebrima Sillah aurait échappé à des tentatives d’enlèvement au Sénégal, après avoir réclamé des clarifications sur des affaires impliquant des ressortissants gambiens. Ces éléments, rapportés par certains médias, dessinent le portrait d’un homme qui, même hors du territoire national, reste exposé parce qu’il incarne une parole jugée dérangeante. Dans les régimes autoritaires, la frontière n’est pas toujours une protection suffisante lorsqu’il s’agit de neutraliser une voix critique.

Le retour dans l’espace institutionnel intervient dans un contexte radicalement différent. En 2017, la Gambie connaît une alternance politique après plus de deux décennies sous Yahya Jammeh. L’arrivée d’Adama Barrow à la présidence ouvre une période de transition, de recomposition de l’État et de réformes attendues, notamment sur les libertés publiques et la gouvernance. Dans ce cadre, les profils capables de porter une réforme des médias publics et de la communication gouvernementale sont recherchés. Un ancien journaliste, passé par l’exil et connaissant les attentes d’indépendance médiatique, peut apparaître comme un candidat crédible pour redonner une légitimité à l’audiovisuel public.

C’est ainsi qu’Ebrima Sillah est nommé à la tête de la radiotélévision publique gambienne, le Gambia Radio & Television Services, au début de l’année 2017. La nomination est annoncée comme effective à partir du 13 février. À ce moment, le chantier est immense : l’audiovisuel public, souvent perçu comme un instrument de propagande sous les régimes autoritaires, doit être transformé pour répondre à des standards plus pluralistes et plus professionnels. Le défi ne se limite pas à l’éditorial ; il touche aussi à la culture interne, à la gouvernance, à la crédibilité et à la relation de confiance avec la population.

Ce poste est souvent un révélateur. Diriger un média public dans un pays en transition démocratique, c’est évoluer dans un espace où les attentes citoyennes se heurtent à la réalité des intérêts politiques, des contraintes budgétaires et des habitudes héritées. Pour Ebrima Sillah, cette expérience sert de passerelle : elle l’installe dans la sphère étatique et l’expose à la logique de l’administration, tout en le plaçant au centre de la bataille symbolique autour de la liberté de la presse.

De la direction du service public au ministère de l’Information

L’étape suivante de la trajectoire d’Ebrima Sillah se joue en 2018. Le 29 juin, à la faveur d’un remaniement gouvernemental, il est nommé ministre de l’Information et des infrastructures de communication. Le passage de la direction de l’audiovisuel public à un ministère régalien de la communication est cohérent : il s’agit, dans les deux cas, de piloter un secteur où l’État reste un acteur structurant, qu’il s’agisse de régulation, de communication officielle, de politique numérique ou de cadre légal des médias.

À ce poste, les enjeux sont multiples et parfois contradictoires. D’un côté, la Gambie post-2017 cherche à reconstruire des institutions plus transparentes et à renforcer la liberté d’expression. De l’autre, tout gouvernement, même issu d’une alternance, est tenté de maîtriser son image, d’encadrer les récits qui le concernent et de défendre sa stabilité. Le ministre de l’Information se retrouve donc à la croisée des chemins : garant d’un secteur sensible, il doit à la fois rassurer les médias et protéger les intérêts de l’exécutif.

Les dossiers qui entrent dans le périmètre de ce ministère dépassent la simple communication politique. Ils touchent à l’infrastructure, aux technologies de l’information, à l’accès au numérique, aux relations entre l’État et les opérateurs, et à la manière dont l’information circule sur l’ensemble du territoire. Dans un pays où les défis de connectivité, d’équipement et de formation restent importants, les arbitrages sont concrets : investissement dans les infrastructures, modernisation de l’administration, et équilibre entre ouverture et régulation.

Le profil d’Ebrima Sillah, souvent présenté comme un professionnel de la communication et un ancien journaliste, influence sa manière d’occuper la fonction. Le fait d’avoir connu la pression sur la presse peut nourrir une sensibilité particulière aux questions de pluralisme. Mais sa position ministérielle implique également une solidarité gouvernementale : il devient, de fait, un porte-voix des orientations de l’exécutif. C’est l’un des paradoxes des transitions : ceux qui ont porté ou incarné la critique peuvent être appelés à gérer l’État, avec ses contraintes et ses compromis.

Dans les années qui suivent, la Gambie poursuit sa trajectoire de transition politique, marquée par des débats sur les réformes institutionnelles, la justice transitionnelle et la modernisation administrative. Le secteur de l’information reste un baromètre : la manière dont l’État traite les médias, répond aux critiques et protège les journalistes est scrutée. Ebrima Sillah, en tant que ministre, est nécessairement associé à cette période d’équilibre instable entre attentes démocratiques et réalités du pouvoir.

Cette étape est également celle d’une consolidation de son rôle politique. Même si les informations publiques disponibles mettent surtout l’accent sur ses fonctions gouvernementales, sa visibilité croît avec les dossiers qu’il porte et avec la centralité de la communication dans la vie politique contemporaine. Dans un contexte où les réseaux sociaux, les radios communautaires et les médias en ligne participent à la formation de l’opinion, le ministère de l’Information est un poste stratégique, parfois exposé aux critiques autant qu’aux attentes de réformes.

Le passage aux Travaux, Transports et Infrastructures, un ministère à haute pression

En mai 2022, Ebrima Sillah change de dimension ministérielle. À la formation d’un nouveau gouvernement, il est nommé ministre des Travaux, des Transports et des Infrastructures. C’est un portefeuille d’un tout autre ordre : ici, la communication ne disparaît pas, mais elle accompagne surtout des politiques publiques visibles, coûteuses, et immédiatement jugées par la population. Routes, ponts, ouvrages publics, ports, aéroports, sécurité routière, transports fluviaux : chaque dossier touche à la vie quotidienne, à l’économie et à l’aménagement du territoire.

La nomination intervient dans un moment de recomposition gouvernementale. Les annonces officielles précisent aussi qu’il assure, pendant une période transitoire, la supervision du nouveau ministère chargé de la communication et de l’économie numérique, jusqu’à la nomination d’un titulaire. Quelques semaines plus tard, ce portefeuille est confié à Ousman A. Bah. Cette parenthèse illustre l’importance accordée à la continuité administrative, mais aussi la confiance accordée à Ebrima Sillah au sein de l’exécutif : il se voit confier, même temporairement, un périmètre supplémentaire.

Au ministère des Travaux et des Transports, les dossiers emblématiques se multiplient. Des déclarations publiques du ministre évoquent des orientations comme la modernisation des infrastructures de transport, l’amélioration de la sécurité, et des réformes du secteur. La question du transport fluvial, par exemple, revient dans certaines prises de parole : relancer ou renforcer la circulation sur le fleuve Gambie est présenté comme un moyen de connecter des communautés et de soutenir les échanges. Ce type de projet a une dimension symbolique, parce qu’il renvoie à la géographie du pays et à ses défis de mobilité.

La politique d’infrastructures est aussi, par nature, un champ de controverse. Les projets se financent souvent par des emprunts, des partenariats ou des concessions, et soulèvent des débats sur la souveraineté économique, la transparence et la répartition des bénéfices. Dans l’espace public gambien, certains dossiers liés aux ports ou aux concessions ont ainsi provoqué des réactions politiques et citoyennes, alimentant une confrontation entre le gouvernement et ses critiques. Le ministère de tutelle se retrouve en première ligne, tenu de défendre les choix opérés et d’expliquer des montages souvent techniques à une opinion parfois méfiante.

Ebrima Sillah est également confronté au contrôle parlementaire. Des débats ont porté sur des chantiers ou des projets à l’étranger, comme les questions relatives à un bâtiment d’ambassade en Guinée-Bissau, où des parlementaires ont interrogé le gouvernement sur des défaillances constatées. Dans ces situations, le ministre doit préciser le rôle exact de son département, distinguer ce qui relève de ses compétences, et répondre aux demandes d’explication. La mécanique est classique dans une démocratie parlementaire, mais elle prend un relief particulier dans un pays où la culture de l’accountability est en construction et où les infrastructures peuvent cristalliser des soupçons.

Enfin, la dimension internationale du poste n’est pas secondaire. Dans le secteur des transports, l’État traite avec des organisations techniques et des partenaires extérieurs. Ebrima Sillah a ainsi participé à des rencontres internationales liées à l’aviation civile, notamment dans des cadres où se retrouvent ministres et responsables du secteur. Ces événements offrent des opportunités de coopération, mais ils sont aussi des vitrines : ils permettent à un gouvernement de montrer qu’il s’inscrit dans des standards globaux de sécurité et de modernisation, tout en cherchant des financements ou de l’expertise.

Image publique, engagements politiques et zones de débat

La biographie d’Ebrima Sillah ne se résume pas à une liste de postes. Elle est traversée par une question plus profonde : comment un journaliste, touché par la violence politique et marqué par l’exil, devient-il un acteur de premier plan de l’État ? Cette transformation influence la perception que les citoyens et les observateurs se font de lui. Pour certains, elle incarne une forme de continuité entre l’engagement pour l’information et le service public. Pour d’autres, elle illustre la complexité du pouvoir : l’ancien journaliste devient celui qui doit défendre des décisions gouvernementales parfois contestées.

Dans l’espace médiatique gambien, Ebrima Sillah apparaît régulièrement comme une figure de premier plan du gouvernement, sollicitée sur des sujets politiques autant que techniques. Des prises de position publiques l’associent à la défense de l’action du président Adama Barrow et de son camp politique, notamment à l’approche d’échéances électorales. Cela correspond à une réalité fréquente dans de nombreux systèmes politiques : certains ministres deviennent des porte-étendards, appelés à justifier le bilan gouvernemental dans les cérémonies publiques, les inaugurations ou les déplacements sur le terrain.

Le fait que le ministre annonce ou évoque, dans l’espace public, des démarches politiques comme l’organisation de manifestations pacifiques pour défendre la démocratie, montre une dimension militante assumée. Ce type de déclaration place un membre du gouvernement dans une posture particulière : il parle à la fois comme représentant de l’État et comme acteur politique inscrit dans une dynamique partisane. Dans un pays où l’équilibre entre institutions et partis reste un chantier, cette double casquette suscite nécessairement des lectures divergentes.

Les débats autour des infrastructures constituent un autre aspect de son image publique. Dans un ministère exposé, chaque retard, chaque difficulté, chaque soupçon de mauvaise gouvernance peut alimenter des critiques. Les réponses ministérielles, les communiqués, les auditions parlementaires et les visites de chantier deviennent alors des scènes où se joue une bataille de crédibilité. Pour un ancien journaliste, habitué à l’exigence de preuve et à la pression des questions, l’exercice peut sembler familier. Mais le rapport de force change : il n’est plus celui qui questionne, il est celui qui doit répondre.

Au-delà des controverses ponctuelles, le parcours d’Ebrima Sillah illustre une tendance plus large en Gambie et ailleurs : la circulation des élites entre médias, société civile et État, surtout après une alternance. Les transitions politiques, en ouvrant l’accès à l’appareil d’État, attirent des profils issus d’univers variés. Elles produisent aussi des attentes : ceux qui ont dénoncé les abus sont attendus sur la transparence, ceux qui ont défendu la liberté d’expression sont attendus sur l’ouverture du débat public.

L’histoire personnelle d’Ebrima Sillah, marquée par l’incendie criminel de 2004 et par l’exil, pèse sur cette attente. Elle rappelle que les libertés publiques ne sont pas une abstraction, mais une expérience vécue, parfois au prix fort. Son passage au gouvernement place donc sa trajectoire sous un éclairage permanent : chaque action publique est confrontée à cette biographie, comme si la mémoire du journaliste continuait d’accompagner le ministre.

En définitive, Ebrima Sillah occupe une place singulière dans la vie publique gambienne. Il représente à la fois le récit d’une résilience individuelle et celui d’une mutation institutionnelle. Son itinéraire dit quelque chose des fractures de la Gambie des années 2000, mais aussi des espoirs et des tensions de la période post-2017. L’homme politique qu’il est devenu demeure indissociable du journaliste qu’il a été : un acteur dont la carrière raconte, à sa manière, les transformations d’un pays toujours en quête d’équilibre entre pouvoir, droits et développement.

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