Il y a, dans la vie politique camerounaise, des visages qui traversent les remaniements comme d’autres traversent les saisons. Emmanuel Nganou Djoumessi appartient à cette catégorie de responsables dont la longévité dit autant sur l’homme que sur le système qui le maintient à des postes clés. Depuis 2015, il occupe le portefeuille des Travaux publics, un ministère exposé, scruté au quotidien par les usagers, les entreprises, les élus locaux et la presse, parce qu’il touche au nerf de la vie économique : la route, la circulation des biens, l’accès aux services, le désenclavement, la sécurité.
Mais réduire Nganou Djoumessi à un simple “ministre des routes” serait passer à côté d’un parcours d’administrateur et de juriste, d’un itinéraire construit dans l’appareil d’État avant d’être consacré par l’entrée au gouvernement. Son profil, davantage technico-administratif que tribunitien, raconte une manière de faire de la politique au Cameroun : gravir l’échelle de la haute administration, puis gérer des portefeuilles stratégiques, tout en tenant un rôle partisan au sein du parti au pouvoir, le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC).
Ce portrait revient sur ce que l’on sait, de façon vérifiable, de l’homme, de ses responsabilités, des attentes qui pèsent sur lui, et des controverses qui accompagnent inévitablement un ministère où les montants engagés et les frustrations sociales sont considérables.
Un juriste formé à l’administration, enraciné dans l’Ouest
Emmanuel Nganou Djoumessi est né le 5 novembre 1957 à Bamesso, dans le département des Bamboutos, situé dans la région de l’Ouest. Cette origine géographique compte dans la lecture de sa trajectoire : l’Ouest est l’une des régions les plus dynamiques du pays, à la fois politiquement disputée et économiquement centrale, et les Bamboutos constituent un territoire où l’ancrage local peut se transformer en influence nationale.
Son profil est celui d’un juriste passé par les filières classiques de fabrication de l’élite administrative camerounaise. Il obtient une licence en droit public à l’Université de Yaoundé en 1982, puis sort diplômé de l’École nationale d’administration et de magistrature (ENAM), promotion 1983. Plus tard, en 2002, il complète son parcours par un diplôme d’études approfondies (DEA) à l’Université de Nantes, axé sur les droits fondamentaux et l’analyse des politiques économiques.
Cet assemblage de droit, d’administration et d’analyse des politiques publiques n’a rien d’anecdotique pour un futur ministre : il prépare à la lecture des textes, à l’arbitrage institutionnel, et à la conduite de programmes complexes. Nganou Djoumessi n’est pas issu d’un itinéraire partisan pur, bâti sur la seule mobilisation militante ou l’éloquence de campagne ; il se présente d’abord comme un produit de l’État, façonné par l’appareil administratif avant d’être un acteur visible de la scène gouvernementale.
Sur le plan personnel, des éléments biographiques circulent à travers des documents publics : il est notamment indiqué qu’il est marié et père de quatre enfants. Ce type de mention, fréquente dans les notices officielles, participe à la construction d’une image de stabilité, appréciée dans les milieux administratifs et politiques.
Une ascension dans la haute administration avant l’entrée au gouvernement
Avant de devenir ministre, Emmanuel Nganou Djoumessi a occupé une série de fonctions administratives qui le situent au cœur de la machine étatique. Il figure parmi ces responsables qui ont appris le pouvoir dans les rouages, à travers des postes où l’on gère des crises locales, des dossiers techniques, des arbitrages budgétaires, et parfois des tensions politiques très concrètes sur le terrain.
Son parcours mentionne des responsabilités territoriales : il est successivement préfet dans les départements de la Menoua et du Koung-Khi entre 1996 et 2000, après avoir été secrétaire général de la Province de l’Ouest de 1993 à 1996. Ces postes sont importants dans l’architecture administrative camerounaise : le préfet représente l’État dans le département, coordonne l’administration locale et joue un rôle de maintien de l’ordre et de relais des politiques publiques.
À partir de mars 2000, il devient secrétaire général adjoint des Services du Premier ministre, fonction qu’il occupe jusqu’en décembre 2011. C’est un poste de longue durée, au centre de la coordination gouvernementale, où passent des dossiers transversaux, des notes d’arbitrage et des suivis de décisions. On y construit un carnet d’adresses et une compréhension fine des équilibres institutionnels.
Dans les années 2000, son nom apparaît aussi dans des dispositifs de gouvernance : membre du comité de pilotage du Programme national de gouvernance (2003), puis membre d’un comité lié à la gouvernance et à la lutte contre la corruption (2005). Ces mentions signalent au minimum une familiarité avec les discours et instruments de “bonne gouvernance” promus à la fois en interne et par les partenaires internationaux, même si l’efficacité de ces mécanismes dépend, au Cameroun comme ailleurs, de rapports de force plus larges.
En parallèle, il occupe des fonctions de gouvernance d’entreprises et d’institutions : président du conseil d’administration des Cimenteries du Cameroun (CIMENCAM) de 2006 à avril 2008, puis président du conseil d’administration de l’Institut national de la statistique (INS) à partir de 2008. Ces postes le situent à la jonction entre administration, économie et pilotage d’organismes stratégiques, ce qui prépare à la gestion de portefeuilles ministériels à fort contenu budgétaire.
Cette progression illustre une logique : avant de s’exposer au feu politique d’un ministère, Nganou Djoumessi consolide une identité d’administrateur expérimenté. C’est souvent le profil recherché pour des portefeuilles où la technicité, les procédures et la capacité à “tenir” l’appareil comptent autant que la communication.
Le passage par la planification : un ministre de l’Économie au cœur des choix d’investissement
L’entrée d’Emmanuel Nganou Djoumessi au gouvernement s’opère en décembre 2011, lorsqu’il est nommé ministre de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire (souvent désigné par l’acronyme MINEPAT). Il occupe ce poste jusqu’au 2 octobre 2015.
Dans un État où la stratégie de développement est fortement liée aux investissements publics et aux grands projets, le MINEPAT est un ministère central. Il participe à la planification, aux choix de priorités sectorielles, aux arbitrages entre régions, et à la coordination de projets financés par des bailleurs, des partenaires bilatéraux ou des mécanismes internes. Être à la planification, c’est apprendre comment se montent les projets, comment se négocient les financements, comment se structurent les calendriers et, surtout, comment les promesses politiques se traduisent (ou non) en réalisations.
Pour Nganou Djoumessi, ce passage constitue aussi une articulation logique avec ce qu’il deviendra ensuite : au MINEPAT, on conçoit et on programme ; aux Travaux publics, on exécute et on livre. La continuité n’est pas seulement administrative : elle est politique. L’homme qui a participé à la planification d’infrastructures se retrouve ensuite à la tête du ministère chargé de leur réalisation et de leur entretien.
Au Cameroun, cette circulation entre planification et exécution peut être interprétée de deux façons. Soit elle offre un avantage, parce qu’un ministre qui connaît la chaîne amont comprend mieux les contraintes de financement et de contractualisation. Soit elle renforce la responsabilité politique : lorsque les routes tardent, l’opinion peut estimer que le responsable a connu les deux côtés du dossier et qu’il ne peut ignorer les causes profondes des blocages.
La période 2011-2015, en tout cas, installe Nganou Djoumessi dans le cercle des ministres “lourds”, ceux dont les portefeuilles engagent l’image du gouvernement et la crédibilité des politiques publiques. Cette visibilité le prépare à l’un des ministères les plus exposés socialement : celui des Travaux publics.
Ministre des Travaux publics depuis 2015 : un poste à haute pression, entre normes, chantiers et impatience sociale
Le 2 octobre 2015, Emmanuel Nganou Djoumessi devient ministre des Travaux publics. Il est reconduit et demeure à ce poste sur la durée, ce qui est en soi un fait politique : la stabilité à un ministère aussi sensible n’est jamais neutre, car elle suppose, au minimum, une confiance maintenue au sommet de l’exécutif.
Le ministère des Travaux publics, tel que décrit dans les présentations institutionnelles, couvre des missions larges : supervision et contrôle technique de la construction des infrastructures et bâtiments publics, entretien et protection du patrimoine routier national, élaboration des politiques de maintenance, contrôle de l’exécution selon des normes, appui aux voiries urbaines en liaison avec d’autres acteurs, et tutelle technique sur des structures comme l’ENSTP, MATGENIE ou LABOGENIE.
Sur le papier, ce champ de responsabilités dessine un ministère à la fois technique et stratégique. Dans la réalité, il se heurte à des contraintes connues : climat, relief, pression du trafic, surcharges de véhicules, disponibilité des matériaux, capacité des entreprises, délais de paiement, procédures de passation, et, bien sûr, tensions budgétaires. Chaque route dégradée devient un sujet politique immédiat ; chaque chantier en retard se transforme en symbole.
Nganou Djoumessi est, à ce titre, placé au centre d’un contrat social implicite : l’État promet l’accessibilité et la circulation ; la population juge à l’usage. Et les routes, parce qu’elles s’éprouvent dans le corps (poussière, accidents, temps de trajet, coût des réparations), produisent une critique sociale souvent plus forte que des indicateurs macroéconomiques.
Dans cet environnement, l’action ministérielle se lit de deux manières complémentaires. D’un côté, il y a les instruments de suivi et de pilotage. Par exemple, des réunions de revue de projets, des inspections, des évaluations trimestrielles, des rappels à l’ordre aux entreprises ou aux équipes internes. De l’autre, il y a le résultat visible : la qualité d’une chaussée, la continuité d’un axe, la résistance d’un ouvrage.
À l’automne 2024, lors d’un échange avec la presse au terme d’une revue de projets, des chiffres circulent sur l’ampleur du portefeuille suivi : 62 projets couvrant au total 8 685,443 km, avec des segments en construction, en réhabilitation et en entretien, ainsi que des données sur des ouvrages d’art et des ponts modulaires métalliques. Ces chiffres donnent une idée de l’échelle de la mission, même si la quantité n’épuise pas la question de la qualité, des délais et de l’impact local.
L’une des difficultés du ministère, au Cameroun comme dans d’autres pays, tient à la nature même des arbitrages. Faut-il privilégier la construction de nouvelles routes, visibles politiquement, ou l’entretien, moins spectaculaire mais crucial pour éviter que le patrimoine se dégrade ? Faut-il concentrer les ressources sur quelques grands axes nationaux ou les disperser pour répondre aux demandes des territoires enclavés ? Ces choix, souvent présentés comme techniques, sont toujours politiques.
Le ministre est aussi attendu sur le contrôle : la conformité aux normes, la vérification de l’exécution, l’encadrement des acteurs, et la lutte contre les déperditions financières. Dans un secteur où les marchés sont nombreux et les montants élevés, la crédibilité d’un ministre dépend de sa capacité à imposer une discipline administrative et technique, sans pour autant bloquer l’exécution par une bureaucratie paralysante.
Cette tension explique en partie la communication récurrente autour de “l’accélération” des chantiers, du suivi plus rigoureux, de la rationalisation et de la performance. Elle explique aussi pourquoi le ministère devient souvent un théâtre de conflits : entre entreprises et administration, entre élus locaux et administration centrale, entre usagers et pouvoirs publics.
Poids politique, rôle partisan et controverses : une longévité sous surveillance
Emmanuel Nganou Djoumessi n’est pas seulement un technicien nommé pour gérer des dossiers. Il est aussi un acteur politique inscrit dans le RDPC, le parti au pouvoir. Des documents biographiques mentionnent son statut de militant et de membre titulaire du Comité central du RDPC, ce qui indique une place reconnue dans l’appareil partisan.
Dans un système politique où le parti et l’État s’entrecroisent fortement, cette dimension compte. Elle influence la capacité à mobiliser des relais, à peser dans les arbitrages, et à maintenir une position gouvernementale. Elle permet aussi de comprendre l’importance de l’ancrage local : l’autorité d’un responsable se mesure autant dans les institutions centrales que dans sa capacité à structurer une base dans sa zone d’origine, à organiser le parti, et à participer aux campagnes de mobilisation.
La longévité au ministère des Travaux publics place toutefois l’homme dans une zone de forte exposition. D’un côté, elle peut être lue comme un signe de confiance : on ne confie pas durablement un portefeuille aussi sensible à un responsable jugé incapable de tenir les dossiers. De l’autre, elle accroît mécaniquement la somme des critiques : plus un ministre reste, plus il devient la figure sur laquelle s’accumulent les frustrations et les accusations, y compris celles liées à des chantiers lancés avant lui.
C’est dans cet espace que naissent les controverses. Une partie de la presse a rapporté des accusations de corruption ou de détournements de fonds, ainsi que des interrogations sur la capacité à livrer certains chantiers routiers annoncés. Il s’agit d’allégations médiatiques qui participent au débat public et à la pression politique autour du secteur des infrastructures, sans se substituer, à elles seules, à des décisions judiciaires ou à des conclusions officielles.
À ces controverses s’ajoute un autre phénomène : la personnalisation de la question routière. Au quotidien, lorsqu’un axe stratégique se dégrade, ce n’est pas seulement “l’État” qui est critiqué, mais le ministre en poste. Dans les échanges publics, dans les prises de position de partis d’opposition ou de figures de la société civile, le nom du ministre devient parfois le raccourci de problèmes plus structurels : sous-financement de l’entretien, surcharge des camions, faiblesse des contrôles, qualité variable des entreprises, lourdeur des procédures, ou conflits entre niveaux de décision.
Pour Emmanuel Nganou Djoumessi, l’équation politique est donc double. Il doit, d’une part, incarner l’action : inspections, réunions, annonces de relance, injonctions à l’accélération, réorganisation des suivis. Il doit, d’autre part, défendre une logique administrative : la route ne se refait pas en un discours, et le cycle des travaux publics est long, soumis à la saison des pluies, aux délais contractuels, aux mécanismes de paiement. Cette tension nourrit une communication de justification permanente, où l’on insiste sur la complexité technique tout en sachant que l’opinion juge d’abord au résultat.
Son parcours, enfin, met en lumière un trait de la vie politique camerounaise : la porosité entre administration, partis et institutions. Un juriste formé dans les écoles de l’État, passé par la préfectorale, puis par la coordination gouvernementale auprès du Premier ministre, devenu ministre de la Planification, puis ministre des Travaux publics, et installé dans l’appareil du parti au pouvoir, dessine un modèle de pouvoir fondé sur la continuité et le réseau.
À la question “qui est Emmanuel Nganou Djoumessi ?”, la réponse tient donc en plusieurs couches. Il est un enfant de Bamesso et des Bamboutos, un juriste et administrateur passé par les postes d’autorité territoriale, un ancien ministre de la Planification, et surtout, depuis 2015, l’un des visages les plus associés à la politique routière du Cameroun. Il est aussi un acteur partisan du RDPC, installé dans la durée, ce qui, au Cameroun, est souvent l’indice le plus parlant d’un poids politique réel.
Reste que sa figure demeure indissociable d’un sujet explosif : l’état des routes. Et tant que la route restera, pour des millions de Camerounais, l’expérience concrète de l’État, le ministre des Travaux publics restera, quel que soit son parcours, un responsable jugé à la poussière, aux nids-de-poule, aux ponts, aux chantiers et au temps perdu sur les axes.



