Qui est Grégoire Owona ?

Dans l’architecture du pouvoir camerounais, certains visages traversent les décennies en restant à la fois très visibles et, paradoxalement, difficiles à saisir d’un seul regard. Grégoire Owona appartient à cette catégorie : un responsable politique installé au sommet de l’appareil du parti au pouvoir, ministre depuis de longues années, et acteur régulier des moments où l’État dialogue – ou s’affronte – avec le monde du travail. À l’heure où les questions d’emploi, de protection sociale et de climat social pèsent sur la stabilité intérieure, son nom revient fréquemment, que ce soit lors des négociations syndicales, des célébrations officielles du 1er mai ou des rendez-vous internationaux liés à l’Organisation internationale du travail.

Comprendre qui est Grégoire Owona, c’est donc entrer dans une double mécanique : celle d’un parcours individuel, fait d’ascension partisane et de longévité gouvernementale, et celle, plus large, d’un système politique où la fidélité au chef de l’État, le rôle des structures du parti et la gestion des équilibres sociaux demeurent centraux. Le personnage se raconte autant par les fonctions qu’il occupe que par ce qu’elles révèlent : un homme de l’entre-deux, à la jonction des arènes parlementaires, des négociations sociales et des réseaux du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC).

Des origines dans le Centre et un profil atypique dans une élite souvent administrative

Grégoire Owona est généralement présenté comme né en 1950, originaire de la localité de Ngomedzap (région du Centre). Son ancrage dans le Centre n’est pas anodin dans la lecture camerounaise du pouvoir : il renvoie à une géographie politique où les réseaux régionaux, les solidarités locales et la place de Yaoundé comme cœur institutionnel façonnent les trajectoires. Dans son cas, cet enracinement s’accompagne d’un récit personnel souvent mis en avant : celui d’un homme davantage décrit comme entrepreneur et homme d’affaires que comme pur produit de l’administration, dans un paysage où de nombreux dirigeants sont issus de grands corps, d’écoles nationales et d’une longue carrière bureaucratique.

Ce trait, qu’on retrouve dans de nombreux portraits, n’implique pas une rupture avec le système ; il en dit plutôt une autre manière d’y entrer. Owona incarne une forme de notable politique capable de jouer sur plusieurs tableaux : implantation locale, capacité à naviguer dans les instances du parti, et aptitude à se rendre indispensable sur des sujets sensibles. Au Cameroun, la sensibilité ne vient pas seulement des crises sécuritaires ou des tensions politiques ; elle vient aussi de la question sociale, toujours susceptible de cristalliser des colères : salaires, retraites, conditions de travail, conventions collectives, protection sociale et accès effectif aux droits.

Même lorsque les biographies publiques restent avares de détails intimes, une constante se dégage : l’idée d’une ascension par étapes, au contact des institutions électives. Avant d’atteindre le gouvernement, Owona s’inscrit dans un parcours de terrain : conseiller municipal à Douala à la fin des années 1980, puis député à l’Assemblée nationale. Dans les systèmes politiques où le parti dominant structure l’accès aux responsabilités, ce passage par l’élection et la représentation joue souvent un rôle de test : capacité à mobiliser, à porter une ligne, à s’insérer dans les équilibres internes et à tenir une position sans heurter les hiérarchies.

Cette première phase se déroule à un moment charnière : la fin des années 1980 et le début des années 1990, marqués par des tensions politiques et sociales, une recomposition du jeu partisan et des attentes nouvelles autour des institutions. C’est dans ce contexte que certains profils s’installent durablement, non pas en se plaçant au centre du débat public par des prises de position spectaculaires, mais en occupant des fonctions qui exigent méthode, endurance et loyauté.

Un homme d’appareil du RDPC : la fidélité comme capital politique

La compréhension du rôle de Grégoire Owona passe par le RDPC, le parti au pouvoir. Il y occupe depuis longtemps une position stratégique : secrétaire général adjoint du Comité central, une fonction qui le situe au cœur de la machine partisane. Dans un parti qui structure la vie politique depuis des décennies, les postes de cette nature ne sont pas des titres honorifiques ; ils servent à organiser la ligne, encadrer les sections, arbitrer des rivalités locales, conduire des missions de remobilisation et maintenir la cohérence entre l’appareil et l’action gouvernementale.

Ce type de responsable agit souvent dans un registre moins médiatique que celui des tribuns. Son influence se mesure par la capacité à “tenir” un territoire partisan, à faire redescendre les consignes, à éteindre les foyers de contestation interne, et à assurer le relais entre les demandes du terrain et la stratégie du sommet. Dans le langage politique camerounais, on parlerait volontiers d’un “baron”, non pas forcément par flamboyance, mais par longévité, poids interne et proximité avec la direction.

La proximité présumée avec Paul Biya est fréquemment évoquée dans les présentations. Elle s’exprime surtout par la constance : Owona traverse les remaniements, change de portefeuille, conserve une place dans le cercle gouvernemental et, en parallèle, demeure un rouage de l’organisation partisane. Dans un système où l’accès à la durée est un signe de confiance, cette continuité vaut message : le pouvoir préfère des profils capables de gérer les équilibres, d’absorber des tensions et de communiquer sans créer d’incendie.

Cette fidélité n’est pas qu’une posture ; elle s’éprouve dans les moments sensibles. Quand le parti doit se “remobiliser” en prévision d’échéances électorales, l’appareil envoie des cadres capables de rassembler, de rappeler la discipline et de relancer les réseaux. Grégoire Owona est régulièrement cité dans ce rôle de terrain politique, au contact des sections, pour une politique de mobilisation et de cohésion.

Ce travail d’appareil permet aussi de comprendre un aspect plus large : au Cameroun, la frontière entre responsabilité gouvernementale et responsabilité partisane est souvent poreuse. Les ministres ne sont pas uniquement des gestionnaires publics ; ils sont aussi des cadres politiques appelés à défendre une ligne, à maintenir le parti, et à servir de courroie de transmission. Owona, par son double statut, illustre cette articulation.

Le “ministre des Relations avec les Assemblées” : l’art de la médiation institutionnelle (1997-2011)

Avant d’être associé au monde du travail, Grégoire Owona se construit une réputation dans une autre arène : celle des relations entre l’exécutif et le Parlement. Il est ministre délégué à la Présidence chargé des Relations avec les Assemblées de 1997 à 2011. Cette fonction, dans un régime où l’exécutif tient une place dominante, n’en est pas moins cruciale. Elle consiste à sécuriser la circulation des textes, à accompagner les projets de loi, à gérer les rapports avec les groupes parlementaires, à amortir les crispations et à contrôler le tempo institutionnel.

On pourrait croire que cette mission est purement procédurale. En réalité, elle touche au politique au sens le plus concret : comment faire adopter, comment négocier, comment éviter qu’un débat ne se transforme en crise, comment répondre sans ouvrir de brèches. Le titulaire doit connaître les règles, les acteurs, les susceptibilités, et disposer d’une capacité de contact permanente avec les instances parlementaires.

Cette période correspond aussi à des évolutions institutionnelles importantes. Dans les années 1990, le Cameroun se trouve confronté à une demande de réformes, à la question du pluralisme, à des attentes autour de la Constitution et du fonctionnement des institutions. Dans certains récits biographiques, Owona est associé à des travaux techniques liés à l’élaboration ou à la préparation de textes constitutionnels et à des instances de droits et libertés, ce qui contribue à son image d’homme des mécanismes institutionnels plutôt que d’agitateur de tribunes.

Le rôle des Relations avec les Assemblées offre en outre une visibilité particulière : il place son détenteur au croisement de l’exécutif, des élus, et des rapports de force qui se jouent à l’intérieur même de la majorité. Dans un système dominé par un grand parti, les tensions ne disparaissent pas ; elles se déplacent souvent à l’intérieur du camp majoritaire, dans les questions d’investitures, de ressources, d’influence et de hiérarchies. Être le médiateur avec les Assemblées, c’est aussi être un lecteur permanent de ces rapports de force.

En 2011, lorsqu’il quitte ce poste, il bascule vers un domaine où les tensions sont moins institutionnelles mais plus directement sociales : le travail et la sécurité sociale. Le passage n’est pas illogique. D’un côté, il a appris la gestion des équilibres et la médiation ; de l’autre, le ministère du Travail exige précisément de savoir contenir, négocier, arbitrer et produire de la paix sociale, sans donner le sentiment de céder à tout.

Au ministère du Travail et de la Sécurité sociale : gérer la paix sociale et l’État social depuis 2011

Depuis décembre 2011, Grégoire Owona est ministre du Travail et de la Sécurité sociale. Le poste est l’un des plus exposés à la réalité quotidienne : il touche aux conflits sociaux, aux grèves, aux conventions collectives, au contrôle de l’application du droit du travail, et à la protection sociale. Contrairement à d’autres portefeuilles plus techniques, celui-ci oblige à se confronter régulièrement aux organisations syndicales, aux employeurs, aux tensions salariales et aux attentes de protection.

Dans l’organisation gouvernementale camerounaise, le ministère du Travail et de la Sécurité sociale est chargé d’élaborer et de mettre en œuvre la politique de l’État en matière de relations professionnelles, de statut des travailleurs et de sécurité sociale. Il exerce aussi une tutelle sur des structures publiques liées à la prévoyance, et assure des liaisons avec les organisations internationales compétentes. Cela fait du ministre un point de passage obligé entre l’État, le patronat, les syndicats et l’international.

Concrètement, la fonction se traduit par des rendez-vous réguliers de “dialogue social”, expression omniprésente dans la communication publique. Sur le terrain, ces dialogues se déroulent souvent dans un climat tendu : demandes de revalorisation, plaintes sur les conditions de travail, dénonciation de licenciements, contestation de certains employeurs, ou débats sur l’application des conventions collectives. En 2025, par exemple, Owona préside des rencontres avec des représentants syndicaux dans le cadre de discussions autour de conventions collectives dans l’enseignement privé, ce qui illustre la nature très sectorielle et concrète des négociations.

La sécurité sociale, elle, constitue un autre front. Elle touche à des questions sensibles : couverture des travailleurs, recouvrement des cotisations, fonctionnement des caisses, retraites, et extension de la protection dans un pays où une part importante de l’activité se situe dans l’informel. Dans ce contexte, l’action du ministère se heurte à des contraintes structurelles : capacité de financement, efficacité administrative, crédibilité des mécanismes de recouvrement, et confiance des travailleurs.

Le ministre est aussi la voix officielle lors des grandes dates, notamment la Fête du Travail. Le 1er mai, au Cameroun comme ailleurs, devient un moment où l’État cherche à afficher une vision d’ensemble, à rappeler des orientations et à calmer les inquiétudes, tout en reconnaissant, au moins verbalement, l’existence de difficultés. C’est souvent dans ce cadre que la rhétorique du “travail décent” et du “dialogue social” est mobilisée, comme une promesse de méthode : plutôt que l’affrontement, la discussion ; plutôt que la rupture, l’arbitrage.

À l’international, Owona intervient dans les instances liées au travail. Le Cameroun participe aux cadres de l’Organisation internationale du travail, et les déplacements ou réunions internationales sont l’occasion, pour le ministère, de défendre des positions, de porter des dossiers, et de renforcer une image de coopération. En 2017, par exemple, des informations publiques font état de l’élection du Cameroun à un siège au Conseil d’administration du Bureau international du Travail, avec le ministre du Travail présenté comme acteur de cette séquence. L’enjeu, au-delà du symbole, consiste à peser sur les discussions internationales, tout en ramenant au pays des engagements ou des cadres de référence.

Ce long magistère au Travail et à la Sécurité sociale se lit donc de deux manières. D’une part, comme un signe de confiance politique : on ne confie pas durablement un ministère potentiellement explosif à un profil jugé imprévisible. D’autre part, comme l’indication que le pouvoir privilégie une gestion “sécure” de la question sociale : contrôle des tensions, médiation, et maintien d’une stabilité jugée indispensable.

Controverses, image publique et place dans le système : un homme du temps long

Aucun responsable politique de ce rang n’échappe aux controverses. Dans le cas de Grégoire Owona, l’une des affaires les plus commentées remonte au milieu des années 2000 : un dossier de diffamation lié à des accusations portées dans la presse, affaire qui se termine par une condamnation pour diffamation contre le directeur de publication concerné, selon des récits publics de l’époque. L’épisode illustre un aspect classique des systèmes politiques où la presse, les rivalités et les “campagnes” de réputation peuvent devenir des armes. Il montre aussi la volonté, pour certains responsables, de répondre sur le terrain judiciaire afin de défendre leur image.

Mais l’image d’Owona, dans l’espace public, ne se résume pas à une affaire. Elle se construit surtout sur un style : celui d’un homme d’institutions, plus gestionnaire que tribun, plus enraciné dans l’appareil que dans la mise en scène. Ses déclarations publiques, lorsqu’elles sont reprises, cherchent souvent à maintenir une ligne d’équilibre : rappeler la primauté du dialogue, défendre l’action gouvernementale, et inscrire les politiques sociales dans une continuité portée par la présidence et le gouvernement.

Sa place dans le système Biya s’explique aussi par le facteur temps. Au Cameroun, la durée est une ressource politique. Elle signifie l’accès à la confiance du sommet, l’intégration à des réseaux, et l’apprentissage des mécanismes d’arbitrage. Elle implique aussi un coût : celui d’être associé à la continuité du pouvoir, donc d’être exposé aux critiques adressées au système lui-même, notamment sur l’emploi, la précarité, l’efficacité administrative ou la répartition des richesses.

Pour ses soutiens, cette longévité est l’indice d’une efficacité et d’une capacité à préserver la paix sociale. Pour ses détracteurs, elle peut symboliser une forme d’immobilisme ou d’appartenance à une élite durablement installée. Entre ces deux lectures, un fait demeure : les fonctions qu’il occupe le placent en première ligne sur des sujets qui, partout, peuvent ébranler un pays. Les conflits du travail, la question salariale, la protection sociale et la relation entre employeurs et travailleurs forment un champ où le politique se mesure à l’épreuve du réel.

Enfin, Grégoire Owona représente un type de figure politique camerounaise : un cadre du parti qui s’est converti en ministre de la régulation sociale, et qui incarne une stratégie de gouvernance fondée sur la stabilité. Sa trajectoire résume, à sa manière, une logique centrale du pouvoir : maintenir les équilibres, éviter les ruptures, et gérer le temps long, en s’appuyant sur des hommes capables d’endurer les pressions et de piloter des dossiers sensibles sans sortir du cadre.

Dans un Cameroun confronté à des attentes sociales fortes, à des demandes d’emploi et à des débats sur l’extension effective de la protection sociale, le ministre du Travail reste un poste à haut risque politique. Le fait que Grégoire Owona y demeure depuis 2011 dit quelque chose de la confiance placée en lui et de la méthode privilégiée par le pouvoir : la médiation, l’interface, la discipline et la continuité.

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