Dans l’organigramme du pouvoir à Yaoundé, certains portefeuilles racontent à eux seuls l’époque. Les Postes et Télécommunications en font partie : un ministère qui touche à la souveraineté, à la sécurité, à l’économie et au quotidien des citoyens, des cartes SIM à l’accès à Internet, des bureaux de poste aux infrastructures de fibre optique. À la tête de ce département depuis le 2 octobre 2015, Minette Libom Li Likeng s’est installée dans la durée, là où la technique rencontre la politique, et où les injonctions de modernisation se heurtent aux réalités d’un marché, d’un territoire, d’un État.
Son nom est souvent associé à la transformation numérique, à la cybersécurité, aux débats sur la qualité de service des opérateurs ou sur l’identification des abonnés. Mais réduire son parcours à une suite de dossiers technologiques serait oublier d’où elle vient : une haute fonctionnaire issue des régies financières, dont l’ascension s’est d’abord construite dans l’univers rigoureux de la douane, avant d’être transposée à l’un des secteurs les plus visibles et les plus sensibles du Cameroun contemporain.
Portrait d’une femme d’État qui, dans un pays où le numérique s’impose autant par l’urgence économique que par la pression sociale, incarne une ligne : celle d’un pilotage administratif, d’une action publique structurée, et d’une volonté affichée de faire du digital un levier de développement tout en maîtrisant ses risques.
Des origines administratives à la formation de l’élite publique
Née Minette Mendomo, Minette Libom Li Likeng appartient à cette génération formée dans un Cameroun où l’accès aux grandes responsabilités passe par l’école républicaine et les filières d’excellence de l’administration. Elle est née le 4 mars 1959, à Mvieng / Mveng (Esse), dans la région du Centre (Cameroun).
Son itinéraire académique s’inscrit dans un schéma classique des hauts cadres : études secondaires scientifiques, passage par l’université, puis formation professionnalisante orientée vers l’État et ses métiers de contrôle.
Cette matrice n’est pas un détail. Dans de nombreux pays, les télécommunications sont souvent confiées à des profils issus du secteur privé, de l’ingénierie pure ou des opérateurs historiques. Au Cameroun, le choix d’un profil de contrôle, de régulation et de gestion des recettes publiques donne une couleur particulière à la conduite du ministère : culture du reporting, attention au cadre, approche de conformité, et sens aigu des enjeux de sécurité.
L’autre marqueur, plus politique cette fois, est son ancrage au sein du parti au pouvoir. Dans un régime où la stabilité gouvernementale est une donnée structurante, cet élément compte : il conditionne la capacité d’inscrire l’action dans le temps long, de négocier avec d’autres administrations, et de tenir une ligne malgré les alternances de priorités.
Ce socle explique en partie la manière dont Minette Libom Li Likeng aborde les télécommunications : non comme un marché uniquement, mais comme une politique publique complète. Sur le papier, le ministère est responsable de l’élaboration et de la mise en œuvre de la politique gouvernementale en matière de postes, télécommunications et technologies de l’information et de la communication ; il suit aussi des sujets liés à la cybersécurité et à la cybercriminalité en liaison avec d’autres administrations.
Dans un contexte où les réseaux structurent les échanges, la fiscalité, la sécurité intérieure et même la perception de l’État par les citoyens, le ministère n’est pas un simple département technique : il devient un carrefour de souveraineté.
La douane comme école de pouvoir : une carrière au contrôle des flux
Avant d’apparaître régulièrement dans l’actualité des télécoms, Minette Libom Li Likeng s’est imposée dans un secteur très différent mais tout aussi stratégique : la douane. Elle y construit une trajectoire longue, ascendante, au contact du terrain puis des services centraux, jusqu’aux plus hautes responsabilités.
La douane est souvent décrite, dans les États où l’économie est largement portée par les importations et les échanges, comme une administration à la fois technique et politique. Elle contrôle des flux, protège des recettes, lutte contre les trafics, arbitre des contentieux. S’y distinguer suppose de maîtriser la norme, les procédures, les systèmes d’information et les rapports de force. En cela, la douane est aussi une école de gestion des intérêts divergents : ceux des opérateurs économiques, de l’administration, des forces de sécurité, et des citoyens.
De cette période, l’image qui domine est celle d’une responsable ayant évolué dans l’appareil administratif jusqu’à devenir directrice générale des douanes, fonction qu’elle occupe de 2008 à 2015. Cette étape est déterminante : elle place Minette Libom Li Likeng au rang des gestionnaires clés de l’État, au moment où les administrations s’informatisent, où la performance et la traçabilité deviennent des mots d’ordre, et où la gouvernance des recettes publiques reste un enjeu permanent.
Ce passage par une direction générale façonne un rapport particulier aux systèmes et aux données : on y apprend l’importance des identifiants, des contrôles, de la lutte contre la fraude, de la coordination interservices. Autant de réflexes qui réapparaîtront plus tard dans les débats télécoms, notamment lorsque l’État insiste sur la nécessité de mieux encadrer les abonnements et l’usage des réseaux.
L’autre héritage de la douane, c’est la gestion de la modernisation. Là où le public attend parfois des ruptures rapides, l’administration, elle, avance par réformes, dispositifs, déploiements progressifs. Cette culture, faite d’outils, de textes, de formations et de contrôle, se transpose naturellement à un ministère chargé de piloter la régulation d’un secteur où l’innovation court souvent plus vite que la norme.
Au ministère des Postes et Télécommunications : durée, périmètre et méthode
Le 2 octobre 2015 marque son entrée au gouvernement comme ministre des Postes et Télécommunications, dans un contexte où le numérique prend une place croissante dans les stratégies publiques et dans la société camerounaise. Elle conserve ce poste dans les équipes gouvernementales successives, ce qui, en politique, signifie à la fois continuité de cap et capacité à s’adapter à de nouveaux équilibres.
Le portefeuille qu’elle dirige a un périmètre large, qui dépasse l’image réductrice des “télécoms”. Il englobe les postes, les communications électroniques, l’accompagnement des investissements du secteur, la formation des personnels, la production de statistiques et, point devenu central, le suivi des questions de cybersécurité et de cybercriminalité, en liaison avec les administrations concernées. Il exerce par ailleurs une tutelle sur des structures clés du secteur, dont l’organe de régulation des télécommunications, l’agence nationale dédiée aux technologies de l’information, l’opérateur public de télécommunications et l’entreprise postale.
Cette architecture institutionnelle est importante pour comprendre la manière dont une ministre peut agir. Elle n’opère pas à la place des opérateurs privés, mais elle fixe un cadre, impulse des politiques, arbitre des priorités, coordonne des acteurs publics, et représente l’État dans des échanges internationaux du secteur postal et des télécommunications.
La longévité ministérielle est, elle aussi, un fait politique en soi. Elle permet d’inscrire des projets d’infrastructures et de régulation sur plusieurs années, mais elle expose aussi davantage : quand la qualité de service se dégrade, quand les prix sont contestés, quand une crise numérique surgit, l’opinion cherche des responsables identifiables. Et le visage du ministère devient une cible commode, qu’il s’agisse d’interroger l’efficacité de la régulation, le rythme des investissements ou la capacité de l’État à imposer des standards.
Dans la sphère publique, Minette Libom Li Likeng s’affiche souvent comme une ministre de la structuration : rappeler le cadre, insister sur les obligations, mobiliser les institutions sous tutelle, et mettre en avant l’idée que le numérique n’est pas seulement une opportunité, mais aussi un espace à sécuriser.
Infrastructures, qualité de service et régulation : les dossiers du quotidien numérique
Les télécommunications ont ceci de particulier : elles se mesurent à la seconde. Une coupure de réseau, une lenteur de connexion, une panne prolongée, et l’action publique se retrouve questionnée immédiatement. Dans cet univers, la ministre est régulièrement attendue sur des sujets très concrets : couverture, fibre optique, capacité internationale, qualité de service mobile, prix, et coordination entre acteurs.
Un de ses discours a mis en avant l’existence d’un réseau national important de fibre optique et de plusieurs câbles sous-marins, en insistant sur la dimension stratégique de ces infrastructures pour soutenir l’économie numérique. Cette mise en avant des capacités est typique d’une communication gouvernementale qui cherche à démontrer que les fondations existent, même si l’expérience utilisateur varie fortement selon les zones, les opérateurs et les périodes.
La question de la qualité de service, elle, est devenue récurrente, au point d’occuper une place dans le débat public. Lorsqu’une ministre se rend chez des opérateurs, multiplie les réunions de travail, ou appelle à une meilleure coordination autour de la gestion de la fibre optique, c’est le signe que l’État veut afficher une reprise en main et une pression accrue pour obtenir des améliorations visibles.
Mais la qualité de service n’est pas un simple problème technique : elle révèle aussi des tensions structurelles. Investir coûte cher, surtout dans des zones moins rentables ; moderniser les équipements nécessite des importations, des autorisations, des compétences ; et le marché est traversé par des arbitrages entre prix, rentabilité et extension de la couverture. Le rôle du ministère est alors double : pousser à l’investissement et à la conformité, tout en garantissant un cadre stable pour que les acteurs continuent d’investir.
À cela s’ajoute un sujet sensible, où l’approche “douane” de la ministre résonne fortement : l’identification des abonnés. Dans un contexte sécuritaire tendu, l’État a régulièrement insisté sur la nécessité d’enregistrer correctement les utilisateurs des services mobiles. Dans une prise de position ancienne mais souvent rappelée, la ministre jugeait inacceptable le manque de diligence des opérateurs sur l’identification, en liant explicitement la question au contexte sécuritaire.
Là encore, l’équilibre est délicat. D’un côté, la sécurité et la lutte contre la criminalité ; de l’autre, les enjeux de protection des données, de simplification pour les usagers, et la capacité technique des opérateurs à mener des campagnes d’identification massives sans perturber le service. Pour l’État, cependant, le message est clair : le numérique est un espace de liberté, mais pas un espace sans règles.
Cybersécurité, protection des publics et inclusion : la ministre face aux risques du digital
Plus le numérique pénètre la société, plus les risques deviennent visibles. Cybercriminalité, arnaques, usurpations d’identité, harcèlement en ligne, exposition des mineurs : ces sujets, autrefois cantonnés à des cercles spécialisés, sont désormais discutés dans les familles, les écoles, les entreprises.
Dans ce contexte, le ministère a communiqué sur des campagnes de sensibilisation et des initiatives axées sur la culture de la cybersécurité et l’usage responsable des réseaux sociaux, avec l’idée de toucher toutes les couches de la population. L’objectif affiché : faire du citoyen un acteur de sa propre sécurité numérique, et pas seulement un consommateur de services.
Le dossier de la protection des enfants et des jeunes en ligne s’est également imposé dans l’agenda, notamment via des initiatives de sensibilisation avec des acteurs internationaux du numérique, autour des risques liés aux contenus, aux contacts et aux menaces. Dans un pays où l’accès mobile est souvent la principale porte d’entrée vers Internet, la question des mineurs est centrale : ils sont utilisateurs précoces, parfois sans encadrement, et exposés à des dangers que les adultes peinent eux-mêmes à anticiper.
À côté de la dimension sécuritaire, le discours public porté autour de Minette Libom Li Likeng met aussi en avant l’inclusion : inclusion territoriale, inclusion sociale, inclusion de genre. Il s’agit d’un axe fréquent dans les politiques numériques africaines : réduire la fracture entre centres urbains et zones rurales, entre populations connectées et non connectées, entre usagers outillés et usagers vulnérables.
Dans ce registre, l’accent mis sur la place des femmes dans l’économie numérique, sur leur rôle dans la transformation digitale et sur la sensibilisation aux violences en ligne, s’inscrit dans une tendance plus large : faire du numérique un espace d’opportunités, mais aussi un espace à protéger.
L’enjeu, pour un ministère, est de passer du symbole au durable : transformer la sensibilisation en réflexes, la mobilisation en compétences, et les campagnes en dispositifs pérennes. Cela implique de travailler avec les écoles, la société civile, les opérateurs, les plateformes, et les structures publiques sous tutelle. Dans un environnement où les menaces évoluent vite, la politique doit, elle aussi, apprendre à changer de rythme.
Une figure de continuité dans un secteur sous pression : critiques, attentes, et horizons
Minette Libom Li Likeng incarne un type de leadership ministériel qui, au Cameroun, n’est pas rare mais demeure très exposé : une présence continue dans un secteur hautement visible, confronté à des attentes quotidiennes et à des crises récurrentes. Cette continuité offre une stabilité, mais elle alimente aussi la critique : quand les problèmes persistent, la durée devient un argument pour ceux qui estiment que les réponses ne sont pas à la hauteur.
Les reproches adressés au ministère, de manière générale, tournent souvent autour de trois points : la qualité de service ressentie par les usagers, le coût des services, et le rythme des progrès visibles en matière de couverture et de modernisation. Ces critiques, parfois vives, relèvent autant d’un mécontentement technique que d’un phénomène social : la connectivité est devenue une nécessité, et non plus un luxe. Les citoyens comparent, s’informent, protestent sur les réseaux, et attendent des résultats concrets.
De l’autre côté, l’action publique dans les télécommunications est contrainte. Elle dépend d’investissements lourds, d’une coordination entre acteurs privés et publics, de décisions de régulation, et de la capacité de l’État à faire respecter ses exigences. Dans ce cadre, une ministre peut impulser, contraindre, arbitrer, mais elle ne peut pas, seule, fabriquer de la couverture là où les modèles économiques peinent à la rendre rentable.
Le mandat de Minette Libom Li Likeng se lit donc comme une tension permanente entre trois impératifs : accélérer la modernisation, renforcer la sécurité numérique, et améliorer l’expérience utilisateur au quotidien. La cybersécurité, en particulier, illustre cette tension : il faut lutter contre les crimes et protéger les publics, tout en évitant d’étouffer les usages et les libertés numériques. Et il faut, surtout, agir vite, car les menaces se renouvellent sans attendre.
Reste la question de la trace politique. Dans un secteur où la technologie efface parfois la mémoire des décisions, la trace se mesure souvent à des résultats concrets : des réseaux plus robustes, des institutions de régulation plus fortes, une culture de cybersécurité plus répandue, une meilleure protection des mineurs, une inclusion plus réelle. Or ces résultats ne se décrètent pas : ils se construisent, se mesurent, se corrigent.
À l’heure où l’économie numérique s’impose comme un axe de compétitivité, et où les sociétés africaines vivent une mutation rapide de leurs usages, le ministère des Postes et Télécommunications demeure un observatoire privilégié des contradictions contemporaines. Minette Libom Li Likeng, par son parcours de haute fonctionnaire et sa longévité, en est l’un des visages les plus identifiables : celui d’un État qui veut moderniser, réguler et sécuriser, tout en sachant que le numérique, par nature, échappe toujours un peu à ceux qui tentent de l’encadrer.



