Longtemps cantonnée aux cercles technocratiques où se fabriquent les politiques publiques loin des micros, Nialé Kaba s’est imposée, en une quinzaine d’années, comme l’un des visages les plus durables de la gouvernance économique en Côte d’Ivoire. Ministre à plusieurs reprises dans des portefeuilles stratégiques, interlocutrice régulière des institutions financières internationales, elle incarne une trajectoire rare dans un paysage politique où les carrières sont souvent plus heurtées que linéaires. Sa visibilité s’est encore accrue depuis octobre 2023, lorsqu’elle a hérité d’un « super-ministère » réunissant l’économie, le plan et le développement, au cœur de la stratégie de croissance ivoirienne.
À la fois femme d’appareil, spécialiste des chiffres et personnalité politique, Nialé Kaba se situe à la croisée de plusieurs mondes : celui de l’administration économique, celui de la décision gouvernementale, et celui des bailleurs de fonds qui accompagnent une partie du financement du développement. Mais sa trajectoire ne se résume pas à un curriculum vitae : elle se lit aussi à travers les débats qu’elle suscite, entre attentes de performance macroéconomique et critiques sur la distribution des fruits de la croissance, dans un pays où les inégalités demeurent un sujet sensible.
Une formation d’économiste et un profil de technicienne du public
Nialé Kaba est généralement présentée comme née en 1962, originaire de Bouko, dans le nord de la Côte d’Ivoire. Son parcours académique, tel qu’il est décrit dans des biographies institutionnelles, la place d’abord sur une voie économique, avec une formation universitaire à Abidjan, puis un perfectionnement à Paris, dans des filières orientées vers l’économie appliquée et l’analyse statistique.
Ce double ancrage — formation locale puis spécialisation en France — revient souvent dans le récit de sa carrière, car il explique en partie sa crédibilité auprès des administrations financières et des partenaires extérieurs. Les éléments biographiques disponibles mettent en avant des diplômes liés aux statistiques économiques et à l’économie du développement, un socle classique pour celles et ceux qui, en Afrique francophone, ont construit une expertise de « pilotage » des finances publiques et des politiques de croissance.
Au-delà des intitulés, le fil conducteur est celui d’un profil technicien : une femme de dossiers, habituée aux notes de cadrage, aux arbitrages budgétaires et aux indicateurs de performance. Cette identité, souvent valorisée par ses soutiens, est aussi un marqueur politique : elle situe Nialé Kaba dans une génération de responsables pour qui la légitimité se construit autant par la compétence économique que par l’implantation partisane.
Des postes administratifs à l’entrée au gouvernement
Avant d’occuper le devant de la scène ministérielle, Nialé Kaba a exercé des responsabilités au sein de l’appareil d’État et dans des structures publiques. Des biographies publiées par des organismes officiels et para-officiels mentionnent notamment des fonctions de direction dans le secteur du tourisme, avec un passage à la tête de Côte d’Ivoire Tourisme au milieu des années 2000.
Ce détour par le tourisme, qui peut surprendre pour une économiste, s’inscrit dans une logique fréquente en Côte d’Ivoire : des cadres formés à l’économie sont mobilisés dans des secteurs considérés comme stratégiques pour la diversification, l’attractivité et l’image du pays. Dans son cas, ces expériences alimentent un profil de gestionnaire publique, familiarisée avec la coordination interministérielle et la promotion d’une politique sectorielle.
L’entrée au gouvernement intervient au début des années 2010, dans la séquence de reconstruction institutionnelle et économique qui suit la crise postélectorale. Les biographies disponibles indiquent qu’elle devient ministre de la Promotion du logement, avant de passer, quelques mois plus tard, à des fonctions économiques centrales.
Le tournant majeur se produit lorsqu’elle est nommée ministre en charge de l’économie et des finances (souvent présentée comme la première femme à occuper cette responsabilité dans le pays), un poste exposé, à la fois parce qu’il touche au pouvoir budgétaire et parce qu’il sert de pivot dans les relations avec les investisseurs et les bailleurs.
Du ministère des Finances au Plan : le cœur de la stratégie de développement
La séquence 2012-2016 est décrite, dans des sources gouvernementales, comme une période marquée par des réformes et des efforts d’assainissement et de relance, dans un contexte où la Côte d’Ivoire cherche à rétablir la confiance après les chocs politiques et économiques. Dans ces récits institutionnels, l’accent est mis sur la restauration de la crédibilité budgétaire et sur le renforcement du cadre macroéconomique, des thèmes qui, dans le langage des finances publiques, renvoient aux objectifs de maîtrise des équilibres, de transparence et de capacité à lever des financements à de meilleures conditions.
En janvier 2016, elle est nommée ministre du Plan et du Développement, portefeuille tout aussi stratégique mais d’une nature différente : il s’agit moins de « tenir la caisse » que de programmer, planifier, négocier des financements-projets, suivre les politiques publiques et articuler la vision de long terme. Dans de nombreux gouvernements, ce ministère est le lieu où se construisent les plans nationaux de développement, où se discutent les priorités d’infrastructures, d’éducation, de santé ou d’industrialisation, et où se structurent les partenariats techniques et financiers.
La longévité de Nialé Kaba à ce poste — reconduite dans plusieurs gouvernements successifs — a contribué à stabiliser un « pilotage » du développement sur le temps long, un élément souvent recherché par les partenaires internationaux, qui privilégient la continuité des programmes.
En octobre 2023, une nouvelle étape s’ouvre lorsqu’elle est nommée ministre de l’Économie, du Plan et du Développement, dans un ministère élargi. La réforme de périmètre n’est pas qu’une question d’organigramme : elle signale une volonté de rapprocher encore davantage la trajectoire macroéconomique (croissance, dette, recettes, dépenses) et la planification du développement (investissements, programmes publics, priorités sociales). Dans le discours public, ce type de fusion vise généralement à limiter les incohérences entre budget annuel et stratégie pluriannuelle, et à renforcer la cohérence de l’action de l’État.
C’est aussi à ce poste que Nialé Kaba se retrouve directement associée à un débat récurrent en Côte d’Ivoire : celui d’une économie jugée performante sur le papier, mais contestée sur la manière dont la croissance est partagée. En avril 2024, lors d’une présentation de rapport sur le risque pays, un épisode relaté par la presse française montre une ministre attentive — et parfois irritée — face à des analyses pointant, en parallèle des bons indicateurs macroéconomiques, des fragilités structurelles et sociales.
Une interlocutrice des institutions financières, de la BAD aux partenaires au développement
La carrière de Nialé Kaba se distingue aussi par sa position d’interface avec les institutions financières multilatérales. En tant que ministre en charge du Plan et du Développement, elle est citée comme gouverneure de la Côte d’Ivoire auprès de certaines banques de développement, notamment la Banque africaine de développement (BAD) et la Banque islamique de développement, selon des biographies publiques et des présentations officielles.
Sa visibilité s’est renforcée dans l’univers de la BAD, dont le siège est à Abidjan, et où la Côte d’Ivoire joue un rôle particulier en tant que pays hôte. Des pages officielles liées aux assemblées annuelles de la BAD décrivent son rôle au sein du Conseil des gouverneurs, et précisent qu’elle a présidé cet organe sur une période allant de juin 2019 à août 2020. En 2025, la BAD a également diffusé des contenus où elle apparaît comme présidente des Conseils des gouverneurs lors des assemblées annuelles organisées à Abidjan, signe d’une présence régulière dans les temps forts de l’institution.
Cette dimension « internationale » n’est pas seulement protocolaire. Dans des économies en développement, une partie de la capacité d’investissement public dépend de la relation avec les bailleurs : prêts concessionnels, financements de projets, appuis budgétaires, assistance technique. Une ministre du Plan, puis de l’Économie-Plan-Développement, se retrouve donc à la charnière entre priorités nationales et conditionnalités externes, entre annonces politiques et architectures financières.
Le revers de cette position est qu’elle expose davantage à la critique : celle d’une politique trop alignée sur les attentes des partenaires, ou trop focalisée sur les agrégats macroéconomiques, au détriment de la réalité quotidienne. À l’inverse, ses soutiens défendent l’idée qu’une crédibilité financière est la condition pour investir durablement et protéger l’économie contre les chocs. Le débat traverse de nombreux pays africains, et la Côte d’Ivoire n’y échappe pas.
Une femme de pouvoir dans un débat social : attentes, critiques et symbole
Nialé Kaba occupe une place particulière dans la vie publique ivoirienne, parce qu’elle incarne aussi une progression féminine dans des portefeuilles historiquement masculins. Les biographies institutionnelles soulignent fréquemment le caractère inédit de sa nomination à l’économie et aux finances, présentée comme une première pour une femme en Côte d’Ivoire. Dans un pays où les femmes restent sous-représentées dans les positions de décision économique, cet élément est devenu une partie de sa notoriété.
Mais l’enjeu dépasse la question de la représentation. Les ministères qu’elle a dirigés la placent, de facto, au centre de sujets hautement sensibles : dette et fiscalité, choix d’investissements, politiques sociales, arbitrages entre urgences et projets structurants. Or, depuis plusieurs années, la Côte d’Ivoire est souvent décrite comme une économie dynamique, tout en étant traversée par des inégalités et des fragilités : informalité, vulnérabilités climatiques, inflation, disparités territoriales, défis d’éducation et de santé.
Dans ce contexte, la ministre n’est pas seulement jugée sur des résultats macroéconomiques, mais aussi sur la capacité de l’action publique à se traduire en amélioration perceptible : emploi, pouvoir d’achat, accès aux services, réduction des écarts entre Abidjan et l’intérieur du pays. Le débat s’intensifie généralement à l’approche des échéances politiques majeures, car les questions de croissance inclusive et de redistribution deviennent des marqueurs de crédibilité gouvernementale.
Enfin, Nialé Kaba est aussi une personnalité qui, par sa longévité au sommet, symbolise une certaine continuité de l’ère Ouattara : une gouvernance où les profils technocratiques occupent des postes clés, et où la stabilité des équipes économiques est présentée comme un atout pour attirer l’investissement. Ses partisans y voient une garantie de sérieux ; ses critiques, un risque de fermeture, voire d’insuffisante prise en compte du pluralisme social et politique. Ces lectures opposées coexistent, et expliquent pourquoi une figure « de dossiers » peut, en réalité, devenir une figure très politique.
Au total, comprendre qui est Nialé Kaba revient à lire une trajectoire faite de compétence économique, d’ascension dans l’appareil d’État, de centralité dans la planification du développement, et de rôle d’interface avec les partenaires extérieurs. Une trajectoire emblématique, aussi, des débats contemporains en Côte d’Ivoire : comment maintenir la performance, tout en répondant à la demande croissante d’équité et de résultats concrets dans la vie des citoyens.



